CINÉMA ET POÉSIE





LE MIROIR D’ANDREÏ TARKOVSKI : CINEMA et POESIE




« Aussi étrange que cela soit, si l’on établit une analogie entre le cinéma et les arts du verbe, la seule légitime sera non pas celle entre le cinéma et la prose, mais entre le cinéma et la poésie. »
Iouri Tynianov
Le terme « poétique » ou poésie est actuellement tellement galvaudé, vu qu’il est utilisé souvent et n’importe comment, qu’il me parait légitime de s’interroger sur « ce mot si creux et si usé qu’on ne sait plus au juste ce qu’il a pu pouvoir dire ». Le mot « a tourné » devenant imbuvable tant par son maniérisme que par sa caducité. Le Dictionnaire des idées reçues de Flaubert annonçait déjà ostensiblement que la poésie est « passée de mode ».
Cependant, le fait de s’en servir comme d’un « titre par défaut » ou comme un raccourci confortable au risque de le vider de son sens n’enlève en rien la légitimité et la validité de l’interpeller par le biais d’une réflexion méthodologique portant sur le sens du mot poésie surtout (c’est notre propos ici) en rapport avec un certain cinéma.
Un cinéma que des cinéastes et certains critiques ont évalué, jugé, estimé en termes de poésie. D’où, logiquement, la prolifération de formules comme « poète de la caméra », « poète du cinéma », « poète du documentaire » surtout quand il s’agit de Méliès, de Feuillade, de Flaherty et d’autres. Sans qu’il soit toujours clair de savoir ce qui permet d’affirmer pourquoi ce cinéma est ainsi qualifié.
Un certain nombre de jonctions entre poésie et cinéma peuvent être mis à jour grâce à une rhétorique qui interroge de possibles interférences de différentes écritures : l’écriture poétique et l’écriture cinématographique. Et c’est par le truchement des « procédés comme les synesthésies, les correspondances, les formes visuelles d’écritures, le montage, le rythme » qu’il serait possible de « dévoiler » ces lieux de conjonction, de ralliement entre le poétique et le filmique. Je pense que le film Le Miroir (1975) pourrait se révéler d’une pertinence juste pour souligner ces jonctions entre le figuratif et le poétique.
Le réalisateur Andrei Tarkovski a monté pas moins d'une vingtaine de versions différentes du film avant d'être pleinement satisfait par la dernière.
« Le montage du Miroir fut un travail colossal. Il y eut plus de vingt versions différentes. Et par "version" je n’entends pas quelques modifications dans l’ordre de succession de certains plans, mais des changements fondamentaux dans la construction et l’enchaînement des scènes. J’avais l’impression par moments que le film ne pourrait jamais être monté (…) il ne tenait pas debout, il s’éparpillait sous nos yeux, n’avait pas d’unité, pas de lien intérieur, pas de logique. Puis un beau jour, alors que j’avais désespérément imaginé une dernière variante, le film apparut, le matériau se mit à vivre, les différentes parties du film à fonctionner ensemble, comme si quelque système sanguin les réunissait. Et quand cette dernière tentative désespérée fut projetée sur un écran, le film naquit sous mes yeux. J’ai longtemps eu du mal à croire à ce miracle, mais le film, cette, fois, tenait debout. » Andrei Tarkovski .
Bien qu'il n'ait réalisé son film qu'au début des années 70, le réalisateur avait d'ores et déjà écrit le scénario en 1964. Mais, à cette époque, celui-ci ne fut pas approuvé par le comité responsable de l’attribution des financements pour la création cinématographique.
Dans un documentaire diffusé en 1999, Tarkovski disait « qu’il y a au cinéma deux catégories de réalisateurs, qui font deux types de cinéma : ceux qui imitent le monde où ils vivent et ceux qui créent leur propre monde. Les films de ces derniers sont créés contre les désirs du public. Ils cherchent à atteindre beauté et vérité, plutôt que la satisfaction du spectateur… Le cinéma survivra grâce à la force des poètes. » Dans une interview, il dira : « je ne peux pas travailler dans un cinéma où il faut contenter tout le monde et son père… travailler dans le cinéma où l’on m’attend… J’attends que le film soit reçu comme une médecine… »
 A une question posée par le journaliste Yves Mourrousi de l’utilité de la liaison caméra et poésie, Tarkovski répond : « Je crois que c’est la seule liaison possible. Il me semble que les liaisons poétiques sont beaucoup plus profondes et donnent beaucoup plus de possibilités aux spectateurs de lire le film et de trouver ce qui le touche davantage, ce qui touche son âme… surtout lorsque l’on considère la poésie non comme un genre, mais comme un état d’esprit jeté sur le monde… »
Le regard poétique, selon ses dires, jeté sur le futur provoque l’espoir. Tout le cinéma de Tarkovski est un miroir : « Que celui qui le désire se regarde dans mes films comme dans un miroir, et il s’y verra. » disait-il. Ce film l’est un peu plus. Il est certes, le film le plus autobiographique qu’il ait fait, si j’ose dire, mais il n’est pas une simple chronique. Et c’est parce que Tarkovski ne voulait pas qu’il fût comme cela ; il n’a pas été satisfait par les vingt versions précédentes.  De cette manière et par cet effort considérables, le Miroir a acquis une forme exceptionnelle de « méditation cinématographique », une composition et un agencement poétique exactement et nettement logique transcendant avec toutes les normes narratives mises en place par un certain cinéma. C’est en quelque sorte, un « manifeste esthétique » qui fait alterner couleur et noir et blanc dans une parfaite cohérence et cohésion stylistique.
Le Miroir fait ressentir, donne à ressentir tout le poids du temps, de la mémoire.
« Dans Le Miroir, le cinéma semble avoir produit une de ses œuvres les plus abouties. La puissance imaginaire incarnée dans l'image fait de chaque scène un ilot plastique qu'entoure un océan visuel. De ce point de vue, la Mer de Solaris métaphorise ce statut de l'image dans le cinéma de Tarkovski en même temps qu'elle « métonymise » le rapport du présent au passé qui lie chaque image à une mémoire à la fois autobiographique et universelle. On sait que Tarkovski lie profondément le Cinéma au Temps dans ses écrits sur le cinéma : « On peut s'imaginer un film sans acteurs, sans musique, sans décors et avec juste la sensation du temps qui s'écoule dans le plan. Et ce serait du véritable cinéma. » De fait, Le Miroir de Tarkovski introduit une nouvelle manière de penser/sentir le Temps : non seulement le temps qui s'écoule dans le plan mais le plan qui se structure selon les rythmes différents du temps. Ce que nous permet le film Le Miroir de Tarkovski, c'est de penser le Temps autrement. » LE MIROIR d'Andreï Tarkovski Par Jean-Yves Heurtebis.
Le cinéma, en tant que « figure relevant de la tradition picturale de mise en abîme », s’est souvent servi du ou des miroir (s) pour faire voir ou « donner à voir une réflexion sur l’image ». Il fait également rappeler que le septième art est un moyen de connaissance qui pousse « à réfléchir le monde » et « sur le monde » 
Dans le Miroir tout est en double. Ces doubles font face à face : le présent et le passé, l’enfant face à sa mère, adulte, il se met face à sa femme, le père qui quitte la mère, le fils qui quitte sa femme. Et puis il y a les voix : voix du fils et voix du père.
« Voix du père, du poète Arseni Tarkovski dont les poèmes ponctuent et structurent l’œuvre (ils sont lus par Arseni lui-même). Visage de la mère, visage de l’épouse aussi, de la femme en général (Margarita Terechkova), de l’autre donc, pour l’homme face à elle. » (http://www.dvdclassik.com/critique/le-miroir-tarkovski).
Mais comment ne pas parler de ces figures qui sont omniprésentes dans les films de Tarkovski : l’eau, le feu, la maison, l’enfance, le puits, la solitude, le vent, l’arbre et … la poésie. Ce sont ces schèmes qui se trouvent en amont et aussi en aval de la poésie, autrement dit de la sensibilité ou encore de l’imaginaire de Tarkovski.
Dans le Miroir (selon les propres paroles du cinéaste russe) où rien n’est inventé, où tout est « vrai », où tout est « réel », la sensibilité et la réalité forment une sorte d’osmose symbiotique.
« Au cinéma, l'imaginaire et le réel sont nettement séparés, et pourtant ne font qu'un, comme cette surface de Möbius qui possède à la fois un et deux côtés ; ce double mouvement qui nous projette vers l'autre en même temps qu'il nous ramène au fond de nous-mêmes définit physiquement le cinéma ; et le cinéma en faisant rendre gorge à la réalité nous rappelle qu'il faut tenter de vivre. » disait Jean-Luc Godard, un autre poète du grand écran. » Jean-Luc Godard
En ce qui concerne Tarkovski, dans ce film-ci, l’imaginaire et le réel sont là, palpables, mais ils sont indissociablement liés comme le recto et le verso d’un symbole, d’une icône ou… d’une peinture.

         ABDELKHALEK SABAH


VIENT DE PARAÎTRE SUR AMAZON : MON LIVRE SUR LE CINÉMA MAROCAIN : https://www.amazon.com/author/abdelkhaleksabah








THE ARTIST : « QUAND L’IMAGE PREND LA PAROLE »


  



The Artist, un film muet qui a rendu la parole à la bande image, et cela dès le commencement du film, l’incipit. Cette image d’ouverture est, en quelque sorte, un résumé de la thématique du film : un homme qui refuse de parler, et que deux hommes torturent essayant de l’y obliger. Il s’entête et finit par sombrer dans l’inconscience.
Le personnage central, George Valentin, est une star de films muets. Il est au sommet du « box-office » et toujours en haut de l’affiche. Il est arrogant, suffisant, présomptueux et superbement vaniteux. Il est insolent envers son vis-à-vis féminin. Il est bientôt rattrapé par le cinéma parlant. Il refuse de « parler » et a une attitude dédaigneuse face à cette révolution dans le domaine du cinéma. De son côté, Peppy Miler, une actrice débutante essaie de se frayer un chemin dans le cinéma. Elle rencontre Valentin et se fait photographier avec lui. Elle débute comme comparse et, petit à petit, elle se met à grimper les échelons jusqu’au firmament.
L’arrivé du cinéma parlant (une chance pour Peppy Miler) va l’aider à s’imposer. Elle s’y engage corps et âme. Elle gagne des places sur le générique. Elle devient de plus en plus connue. Au même moment, Valentin s’obstine par amour propre et aussi par orgueil dans son refus du cinéma parlant. Il s’est mis sur pente glissante le menant au monde sombre de l’anonymat. Pour lui, la descente aux enfers commence. Il redevient anonyme, un « monsieur-tout- le-monde ». On ne le reconnaît plus dans la rue.
Tout ceci, au lieu d’être dit, est quasi complètement montré, représenté par l’image. A part quelques cartons qui transcrivent quelques répliques, le récit est représenté, donné à voir au lieu d’être donné à lire ou à entendre. The Artist est un récit à regarder attentivement. Le moindre détail donne à voir une idée ou une signification, un message ou un sens.
L’évolution des rapports entre, d’une part, Valentin et Miler, et entre, d’autre part, Valentin et sa femme est donnée à voir. En quatre plans, on nous fait voir cette progression sentimentale. On tourne un film. Valentin et Miler en font partie : le premier en tant que personnage principal ; la seconde, en tant que comparse. On est à la vingtième scène. C’est une scène où valentin et Miler doivent danser ensemble : à la première prise (Pa1), ils dansent sans se regarder, indifférents comme de parfaits inconnus :



Pa1
À la deuxième, ils se regardent et se sourient (Pa2). Valentin vient à oublier qu’il tourne une scène :



Pa2
 À la troisième, ils se mettent à plaisanter, rire et discuter (Pa3) :


Pa3
À la quatrième, ils sont silencieux, sérieux, graves : ils ont pris conscience de leur attirance réciproque, de leur amour naissant (Pa4) :



Pa4

Parallèlement, rien ne va plus entre Valentin et sa femme. Cette relation va de mal en pis. Et cette régression dans leur sentiment, ce changement dans leur relation, cet éloignement l’un de l’autre,  nous est montré en neuf plans : un jeu de champs et contre-champs significatif.
Au  plan Pb1 :



Pb1
Valentin regarde dans le vague ou, plutôt intérieurement ; il se perd dans ses pensées remarquant à peine la présence de sa femme assise de l’autre côté de la table. Il lui jette un coup d’œil de temps en temps, subrepticement. Il est pensif. Derrière lui, nous pouvons remarquer la présence, posés sur un meuble mural, un bouquet de fleurs dans une sorte de vase (forme féminine symbolisant sa femme), et une sorte de théière (forme masculine le symbolisant). Néanmoins, les deux objets sont éloignés l’un de l’autre.
Au plan Pb2 : 

Pb2
La femme est habillée en blanc ; elle est également pensive ; devant elle, sur la table, nous remarquons la présence d’un vase plein de roses de couleurs différentes ; derrière elle, sur un meuble, nous pouvons voir deux bustes (l’un est celui d’une femme, l’autre est celui d’un homme). L’un est encore tout près de l’autre. La femme tient encore à son mari.
Au plan Pb3 :
                            
                                          
                                                                    Pb3
Valentin est plus en plus pensif, absorbé, préoccupé, songeur ; il ne regarde même plus sa femme ; le décor derrière lui n’a pas tellement changé comme s’il gardait encore quelque sentiment envers sa femme.

Pb4
La femme a changé de robe ; elle s’habille d’une robe noire (fait-elle le deuil de son mariage?) ; elle est ailleurs ; devant elle le vase ne contient plus que quelques roses blanches (garde-t-elle de l’amitié, de la tendresse envers son mari ?) ; derrière, sur le meuble, les deux bustes se sont éloignés l’un de l’autre ; les deux personnages se sont également éloignés l’un de l’autre.
Au plan Pb5 :

Pb5
Valentin a mis une robe de chambre au dessus de son costume ; il ne regarde même plus sa femme ; il semble sur le point de prendre une décision ; les objets (le vase de fleurs et la théière) sont encore à leur place, mais ses pensées sont désormais pour une autre.
Au plan Pb6

Pb6
La femme est en robe de chambre ; elle est pensive, songeuse, absente (une remise en question de son couple ?) ; devant elle, un petit vase avec une seule rose blanche ; derrière elle, sur le meuble, les deux bustes se sont éloignés encore un peu plus. Ses sentiments sont de moins en moins chaleureux envers son mari.
Au plan Pb7 :

Pb7

Valentin est en costume cravate ; il fume en lisant le journal ; il n’est plus pensif, songeur, absent ; derrière lui, il ne reste, sur le meuble, que la théière ; il a pris sa décision : il s’est définitivement éloigné de sa femme ; la séparation est consommée.
Au plan Pb8 :

Pb8
Pour elle, Valentin fait désormais partie du passé ; elle ne lui adresse plus un regard ; elle griffonne avec un stylo  sur quelque chose ; elle est habillée d’une jolie robe : sa décision est prise ; derrière elle, il n’y a plus qu’un seul buste, le buste féminin. Désormais, il est hors de sa vie.
Au plan Pb9 :

Pb9
Sur ce plan, on voit ce que la femme de Valentin est en train de griffonner. Elle a utilisé le  visage de son mari (ou ex-mari) comme lieu de griffonnage. Non seulement elle ne l’aime plus, mais elle se moque de lui, elle le ridiculise.
Une autre comparaison est à faire entre la carrière de Peppy Miller en constante progression et la carrière « en chute libre » de Valentin. Ici, aussi, en quelques plans, on nous montre l’ascension vers le haut de l’affiche de Miller.
Quatre génériques sont utilisés pour montrer cette montée. D’ailleurs sur l’un des génériques, on aperçoit, en image de fond, un escalier en colimaçon symbolisant cette ascension « vertigineuse » vers le haut (Pc1) :

Pc1
Sur le premier générique, elle est tout en bas, une inconnue. Au fil des génériques, elle remonte les places jusqu’au quatrième où elle se classe « premier second rôle ». A l’arrivée, elle est le personnage principal d’un film : un film parlant.
Les images, le décor et les accessoires sont importants dans le film THE ARTIST. Les miroirs sont d’une importance primordiale pour la construction du sens dans le film. Que ce soit sous forme d’une vitre ou d’une glace, le miroir « parle ». Il a une fonction d’anticipation  (Pc1) :



Pd1
Valentin mime le geste de se suicider. On le voit dans le miroir. Ce geste anticipe sur une autre scène qui se passe vers la fin du film. Dans cette scène, Valentin tente de se suicider, et cette fois il utilise un vrai revolver (Pc2) :

Pd2
En aidant Miller à avoir un plus, à se différencier des autres actrices (le grain de beauté qu’il pose sur le visage de l’actrice), c’est comme s’il  « torpillait » sa propre carrière, comme s’il se suicidait.
Dans une autre scène, le miroir, sous forme de vitre, renvoie à Valentin l’image de son passé glorieux où tout le monde le connaissait (Pc3) :

Pd3
Valentin est habillé d’un costume en mauvaise état. Derrière la vitre, on a suspendu un costume « neuf » celui qu’il a vendu au propriétaire de la boutique. Il est nostalgique et triste.
Les positions de la caméra sont aussi utilisées pour montrer, représenter la descente en enfer de valentin et la montée de Peppy Miller comme dans cette scène se déroulant au milieu d’un escalier dans une société de production cinématographique. Peppy Miller est en haut de l’escalier, Valentin est en bas  (Pe1):




Pe1
Après leur séparation, Peppy continue son ascension. Au même moment, valentin poursuit sa descente. La fin du film produit par lui-même et où il joue le premier rôle connote, suggère, symbolise sa disparition, son enlisement, sa mort artistique (Pe2) :

Pe2
Comme chacun a pu le constater, le film est construit autour d’une dualité ou, plutôt, d’un « duel » que se livrent Valentin et Miller, le cinéma muet et le cinéma parlant, les jeunes et les vieux. Duel où chacun des deux « extrêmes » essaie d’exclure l’autre : l’un OU l’autre (Pf1) :
  







Pf1
Le film essaie d’apporter une réponse, une résolution, une solution à ce « OU » exclusif et égoïste : à la place du « OU », il avance le coordonnant « ET » inclusif et rassembleur :








L’un des personnages du film NOSTALGHIA d’André TARKOVSKY dit : « une goutte plus une goutte ne fait pas deux gouttes d’eau, mais une goutte ».
Cette union est réalisée par l’amour, la musique, la danse,  l’Art.










VIENT DE PARAÎTRE SUR AMAZON : MON LIVRE SUR LE CINÉMA MAROCAIN :  https://www.amazon.com/author/abdelkhaleksabah