LA POETIQUE DU DESERT DANS LE FILM BAB' AZIZ DE NACER KHEMIR
Saint-Exupéry a écrit: «J'ai toujours aimé le désert. On s'assoit
sur une dune de sable. On ne voit rien. On n'entend rien. Et cependant quelque
chose rayonne en silence». (Le petit prince)
Le désert qui a vu naître les trois religions monothéistes possède
en arabe une multitude de noms différents. Symboliquement, il compte deux
significations primordiales et fondamentales:
C'est l'indifférenciation principielle, ou c'est l'étendue
superficielle, stérile, sous laquelle doit être cherchée la Réalité.( Chevalier Jean, Gheerbrant Alain,
Dictionnaire des symboles, Robert Laffont/Jupiter, décembre 1997, p.389).
Il n'y a que dans le désert que l'on peut trouver sa propre voie,
que l'on peut tracer son chemin car comme le dit l'exergue, à la fin du
générique d'ouverture, il y a autant de voie que d'âme existant sur terre. Pour
le soufi, le désert, c'est aussi le symbole de la voie intérieure qui mène vers
Dieu.
Des dunes à perte de vue, du sable en mouvement, une tempête qui
s'avance, le tout montrées lentement, longuement par un panoramique. C'est de
cette manière que débute 1 film Bab'Aziz de Nacer Khemir (2005) qui raconte
l'histoire de :
Deux silhouettes, perdues dans un océan de sable: Ishtar, une
petite fille pleine d'entrain et son grand-père Bab 'Aziz, un derviche aveugle.
Elle le guide à la grande réunion des derviches qui a lieu tous les trente ans.
Mais pour la trouver, il faut avoir la foi, savoir écouter le silence infini du
désert avec son cœur. Leur voyage à travers l'immensité brûlante les amène, tel
un jeu de pistes, à la croisée d'autres destins: les jumeaux Hussein et Hassan
de caractères opposés, le prince initiateur de la construction d'un palais en
plein désert, Osman qui cherche à quitter le pays et Nour à la recherche de son
père. Mais le désert est l'ami du derviche et il finira par lui révéler son
secret, le lieu de la réunion. Le vieil homme embrasse sa petite-fille une
dernière fois. Pour Bab'Aziz, il est temps de fusionner avec le sable ... Dans
la tradition des Mille et une nuits, le film présente plusieurs histoires - de
princes, de palais et de quêtes vaines - dans un conte magique narrant le
voyage dans le Sahara d'un derviche avec sa petite-fille. Bab 'Aziz est un
portrait éblouissant du désert et de ses légendes, rarement présentés de
manière aussi éloquente dans un long métrage. Toutes ces histoires
s'entrecroisent autour de Bab'Aziz comme un rêve.(http://www.trigon-film.ch/en/movies/BabAziz/documents/dossierdepresse[fr].pdf,).
Comme les grains de sable formant le désert, le film Bab'Aziz est
composé d'une multitude de personnages. Chaque personnage raconte une histoire.
Rassemblées, réunies, ces histoires, à la manière des grains formant le sable,
finissent par tisser le contour d'une certaine vérité présentée sous la forme
d'une certaine spiritualité la spiritualité soufie. Grâce au symbolisme des couleurs,
au langage des nombres, à la poésie amoureuse, à la musique sacrée, aux
composantes et habitants du désert (personnes et animaux), cette spiritualité
se déploie et se donne à voir.
Etymologiquement, le mot symbole provient du latin chrétien symbolum
« symbole de foi», classique symbolus « signe de reconnaissance», du grec sumbolon
« objet coupé en deux constituant un signe
de reconnaissance quand les
porteurs pouvaient assembler (sumballein)
les deux morceaux» (Le Petit Robert).
Marie-Madeleine Davy écrit en déterminant la fonction du symbole :
La fonction du symbole est de relier le haut et le bas, de créer entre le divin
et l'humain, une communication telle qu'ils deviennent conjoints l'un à l'autre.
Le symbole par son caractère sacral échappe aux limites du monde. 11 indique
une sorte de relais sur la voie reliant le visible à l'invisible. Par là même,
il est irruption dans notre monde. Le symbole se place au-delà de l'histoire
parce qu'il est le lot de l'homme délié de sa situation historique. D’où la
quasi identité des symboles trouvés au sein de toutes les religions. [...] Les
symboles sont de puissants moyens de communication. Ils sont autant de signes
évoquant des réalités multiples, ils sont semblables à des voies car ils
condensent et donnes accès.
Le désert et la symbolique spirituelle
De nombreuses et différentes significations accolent au désert en
tant que symbole. Il est l'emblème de la Terre originelle, celle où tout a
commencé et où tout finit. L'une des premières images du film montre la petite
fille (Ishtar) et son grand père (Bab'Aziz) sortir de sous le sable:
symbolisation de la naissance, du commencement.
Cette naissance ou « résurrection » est symbolisée par les amis du
derviche quittant leurs tombes.
Dans l'une des dernières images du film, Bab'Aziz retourne à la
terre et termine son parcours terrestre.
C'est, symboliquement, le parcours de
l'homme sur terre : il est né de la terre, et à la terre il retourne, dépouillé
de ses passions, de ses prétentions, de ses fardeaux, de ses peines et de ses
illusions. La fin du parcours du derviche, Bab'Aziz, correspond à une certaine réunification
des deux parties du symbole, la matière et le spirituel, le corps et l'âme ...
Pour atteindre l'autre monde où tout n'est que lumière, sérénité et paix (la
récompense du fidèle amoureux de l'Unique, de la Source de Lumière), l'homme
doit fatalement emprunter l'unique porte, celle que la tombe (une sorte d'accès
ou issue) offre.
D'ailleurs, une porte est représentée au début du film :
Tout le monde sait que la porte reste l'un des symboles·1es plus
chargés de significations symboliques. Elle est le lieu par excellence du
franchissement permettant le passage d'un lieu à un autre que ce soit un lieu
matériel ou spirituel. C'est aussi un espace qui appelle et invite au
franchissement; c'e t un lieu intermédiaire, une sorte de pont par lequel on
peut passer d'un espace à l'autre espace, d'un monde terrestre l'autre monde
plus spirituel.
C'est, symboliquement, le parcours de l'homme sur terre : il est né
de la terre, et à la terre il retourne, dépouillé de ses passions, de ses
prétentions, de ses fardeaux, de ses peines et de ses illusions. La fin du
parcours du derviche, Bab'Aziz, correspond à une certaine réunification des
deux parties du symbole, la matière et le spirituel, le corps et l'âme ... Pour
atteindre l'autre monde où tout n'est que lumière, sérénité et paix (la
récompense du fidèle amoureux de l'Unique, de la Source de Lumière), l'homme
doit fatalement emprunter l'unique porte, celle que la tombe (une sorte d'accès
ou issue) offre.
La porte symbolise le lieu de passage entre deux états, entre deux
mondes, entre le connu et l'inconnu, la lumière et les ténèbres, le trésor et
le dénuement. La porte ouvre sur un mystère. Mais elle a une valeur dynamique,
psychologique ; car non seulement elle indique un passage, mais elle invite à
le franchir. C'est l'invitation au voyage vers un au delà ...( Dictionnaire des symboles, op.cit.
p.779.)
D'un point de vue purement mystique, la porte correspond à une initiation.
La première porte, celle du début du film est ouverte sur les deux espaces; la
seconde porte n'est ouverte que sur le monde qui mène à l'au-delà. Bref, le
désert reste une porte constamment ouverte menant à la vie intérieure, à
l'autre monde, à l'au-delà...
A la fin du parcours, de la traversée du désert, le derviche, le
prince auparavant (devenu derviche en se débarrassant, par libre choix ou grâce
à une illumination), estime que le temps est arrivé pour passer de l'autre côté
du miroir, à l'autre monde. La mort est une naissance qui se fait, elle aussi,
dans la douleur et la peur de l'inconnu. Cette mort ou naissance est un mariage
plutôt qu'une séparation : mariage entre l'homme et l'éternité.
De part sa couleur jaune doré, le désert« devient un chemin de
communication » un chemin qui mène le derviche à la porte de l'éternité. En
islam le jaune doré est symbole de sagesse et du bon conseil. Il est en ce sens
l’attribut du derviche, de Bab'Aziz.
L'une des couleurs mises en valeur dans ce film est le rouge
(couleur du turban de la fillette). C'est des couleurs prisées par le Prophète.
Elle est la couleur de la vie. Partant de là, elle symbolise la jeune fille,
Ishtar, une fille plein de vivacité et d'entrain. On trouve aussi cette couleur
sur la tête du cheval du prince qui contemple son âme. Elle est également la
couleur du couvre-chef du derviche qui surveille le prince. Trois personnages
en relation direct avec le prince.
Parmi les adjuvants qui participent au cheminement du derviche vers
la lumière, il y a un anima. Cet animal est la gazelle. En tant que fille du
désert, la gazelle, « bint arrimal », aux yeux ambrés de khôl, est souvent
considérée comme un symbole féminin, de
« douceur et de vulnérabilité». Elle va accompagner le derviche tout le long
d'une grande partie de la vie de ce dernier.
{. ..} face au chasseur (le prince), principe actif, la gazelle
symbolise l'âme passive... (CHEBEL Malek, Dictionnaire des symboles musulmans
... , Albain Michel, 1995, Paris, p.180).
Lorsque le derviche, arrivé au terme
de son parcours, sur le point de s'unir avec la terre, avec le désert, afin de
reprendre ce qu'il avait perdu, la gazelle est là.
Ce principe de deux corps qui à la fin s'unisse au sein d'une seule
âme : Le chiffre deux est omniprésent dans le film Bab'Aziz : les deux oiseaux
(l'un petit, l'autre grand), les deux jumeaux (Hassan habitué de la mosquée et
Hossein habitué de la taverne), la mosquée et la taverne, le derviche et sa
petite fille. Autrement dit, ce chiffre rassemble les deux contraires. Ces deux
contraire finissent par se rencontrer et par s'unir pour ne faire qu'un.
Le deux est suspect, car il évoque la division de/ 'Unique. En
introduisant une dimension satanique (chourk) dans la révélation de Dieu, ce
chiffre s'entoure d'une sémantique négative, bifide, ambivalente. Pourtant, ce
chiffre est assez équilibré. [. ..}. Progressivement donc, le chiffre deux va
gagner ses lettres de noblesse en traduisant la dualité divine d'Allah et de
son Prophète, en laissant la fonction subversive au chiffre suivant, le trois (Dictionnaire
des symboles musulmans, op.cit. p. 135).
Nous avons mentionné la présence de la gazelle en tant que symbole
dans le film, il y a d'autres animaux tout aussi symboliques: les deux
papillons ainsi que les deux oiseaux enfermés dans des cages différents
symbolisant l'âme enfermé dans le corps cherchant la liberté. Le papillon
relève du symbolisme universel. On lui attribue le symbole de l'immortalité de«
l'âme qui s'envole après la mort».
Il est aussi considéré comme un «annonciateur», un «messager», «
voire le prodrome» du Jugement dernier (« Ce sera le jour où les hommes seront comme
les papillons dispersés...» Coran). Dans
la culture arabe populaire, le papillon est assimilé à ce messager de bon
augure, à ce colporteur bienheureux, « celui qui annonce une bonne nouvelle».
La lueur de la lampe, c'est
la science de la réalité ; sa chaleur,
c'est la réalité de la réalité ; l'arrivée au contact de la flamme (à
propos du papillon), c'est le réel de la réalité considérée (Massignon Louis,
La Passion de Hallâj, Paris, Gallimard, 1975, T.3., nouvelle éd. Gallimard
2010, p.89).
La lampe est également présente à plusieurs moments du film. Elle
est le symbole de spiritualité, de clarté divine. Elle possède plusieurs
fonctions plus ou moins symbolique : elle éclaire le chemin labyrinthique « de
la découverte de soi et de l'âme. »
La découverte du soi et de l'âme peut être rendu possible par un
accessoire présent dans le film : le miroir. Ce dernier est à considérer comme«
le symbole même du symbolisme». Il peut rendre« visible l'invisibilité des
choses». Il est la surface sur laquelle « se révèle l'intérieur de l'âme»
C'est en regardant dans l'eau (le miroir que le désert peut offrir)
que le prince contemple son âme. Il est aussi une sorte de médiateur permettant
la communication entre deux mondes: le visible et l'invisible.
Le sens mystique du miroir est en fait celui de la connaissance
initiatique, une sorte de matrice où vient se refléter le degré d'avancement de
l'impétrant ; « il est le symbole de la connaissance de soi : [. ..} » il est
le révélateur des correspondances, de ce qui permet de passer d'un plan à
l'autre » (Dictionnaire des symboles musulmans, op.cit. pp. 278-279).
Ce passage du visible à l'invisible, d'un plan à un autre est
réalisé par le puits qui permet à l'un des personnages (Osman) du film, en y
tombant, de voir ou d'avoir une sorte de vision du paradis.
Osman est l'un des personnages importants du film Bab'Aziz. Il y
raconte son histoire et celle des deux jumeaux. En effet plusieurs personnages
racontent leur propre histoire. Chacun d'eux a une quête : chacun cherche
quelque chose lui manquant.
Le derviche est le personnage central autour duquel gravitent tous
les autres personnages de ce film. Ce personnage raconte sa propre histoire,
celle du prince qui contemplait son âme avant de devenir derviche.
Il traverse le désert à la recherche de ce qu'il a perdu. Il est
aveugle, mais c'est avec le regard du cœur qu'il part trouver l'endroit dans
cet immense et changeant espace. En même temps, il va permettre à sa petite
fille Ishtar de parvenir à regarder par le cœur, à arriver au bout de son
initiation.
Durant leur pérégrination à la recherche de son âme pour l'un, à
l'accomplissement de son parcours initiatique pour l'autre, le derviche et
Ishtar vont rencontrer plusieurs personnages. Chacun de ses personnages raconte
son histoire et parle de sa quête. Tout ce monde a fini par converger vers le «
centre » du désert, l'endroit où tous finissent par se rencontrer...
Cette convergence est montrée, illustrée par l'ensemble des où l'on
des écritures dans un mouvement giratoire et spiral se diriger vers le centre :
Le derviche tourneur habillé tout en blanc portant un couvre-chef
vert (symbole de la tombe) tourne sans cesse à la manière des astres autour du
soleil exprimant par-là une vérité immuable que tout est mouvement dans
l'univers.
Un symbolisme touffu accompagne la marche vers l'extase des
derviches tourneurs. [. ..} le tournoiement symbolise la ronde
des atomes et des planètes, ainsi que l'élévation
spirituelle de chaque sou.fi. A cet égard, le trajet qui les mène de leur état
profane à leur état spirituel est représenté par les trois éléments principaux
de leur costume : la cape noire symbolise le tombeau ; le grand feutre
au-dessus de la tête représente la pierre tombale. L'âme de chaque derviches'
en débarrasse de sorte qu'au moment de la danse on ne voit que les robes
blanches aux grands plis, linceuls blancs qui tournent ... (Dictionnaire des symboles musulmans, op.cit.
p.134).
Le désert en tant espace immensément vaste permet le voyage
intérieur ; · voyage à la recherche de soi
et de Dieu. Ce voyage est différent
selon l'individu qui l'entreprend. Les moyens et les chemins pour
l'entreprendre sont aussi multiples que différents suivant le nombre des
voyageurs. Certains l'entreprennent à
pieds, d'autres sur un moyen de locomotion. Mais enfin de compte, tous
arrivent, parviennent au même point. En effet, « il y a autant de chemin
(tourouq) qui mènent à Dieu que d'âme sur terre... ».
Tous finissent par atteindre « le lieu du rendez-vous» des
derviches (hommes, femmes, enfants) car ils possèdent la foi...























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