THE ARTIST : « QUAND L’IMAGE PREND LA PAROLE »


  



The Artist, un film muet qui a rendu la parole à la bande image, et cela dès le commencement du film, l’incipit. Cette image d’ouverture est, en quelque sorte, un résumé de la thématique du film : un homme qui refuse de parler, et que deux hommes torturent essayant de l’y obliger. Il s’entête et finit par sombrer dans l’inconscience.
Le personnage central, George Valentin, est une star de films muets. Il est au sommet du « box-office » et toujours en haut de l’affiche. Il est arrogant, suffisant, présomptueux et superbement vaniteux. Il est insolent envers son vis-à-vis féminin. Il est bientôt rattrapé par le cinéma parlant. Il refuse de « parler » et a une attitude dédaigneuse face à cette révolution dans le domaine du cinéma. De son côté, Peppy Miler, une actrice débutante essaie de se frayer un chemin dans le cinéma. Elle rencontre Valentin et se fait photographier avec lui. Elle débute comme comparse et, petit à petit, elle se met à grimper les échelons jusqu’au firmament.
L’arrivé du cinéma parlant (une chance pour Peppy Miler) va l’aider à s’imposer. Elle s’y engage corps et âme. Elle gagne des places sur le générique. Elle devient de plus en plus connue. Au même moment, Valentin s’obstine par amour propre et aussi par orgueil dans son refus du cinéma parlant. Il s’est mis sur pente glissante le menant au monde sombre de l’anonymat. Pour lui, la descente aux enfers commence. Il redevient anonyme, un « monsieur-tout- le-monde ». On ne le reconnaît plus dans la rue.
Tout ceci, au lieu d’être dit, est quasi complètement montré, représenté par l’image. A part quelques cartons qui transcrivent quelques répliques, le récit est représenté, donné à voir au lieu d’être donné à lire ou à entendre. The Artist est un récit à regarder attentivement. Le moindre détail donne à voir une idée ou une signification, un message ou un sens.
L’évolution des rapports entre, d’une part, Valentin et Miler, et entre, d’autre part, Valentin et sa femme est donnée à voir. En quatre plans, on nous fait voir cette progression sentimentale. On tourne un film. Valentin et Miler en font partie : le premier en tant que personnage principal ; la seconde, en tant que comparse. On est à la vingtième scène. C’est une scène où valentin et Miler doivent danser ensemble : à la première prise (Pa1), ils dansent sans se regarder, indifférents comme de parfaits inconnus :



Pa1
À la deuxième, ils se regardent et se sourient (Pa2). Valentin vient à oublier qu’il tourne une scène :



Pa2
 À la troisième, ils se mettent à plaisanter, rire et discuter (Pa3) :


Pa3
À la quatrième, ils sont silencieux, sérieux, graves : ils ont pris conscience de leur attirance réciproque, de leur amour naissant (Pa4) :



Pa4

Parallèlement, rien ne va plus entre Valentin et sa femme. Cette relation va de mal en pis. Et cette régression dans leur sentiment, ce changement dans leur relation, cet éloignement l’un de l’autre,  nous est montré en neuf plans : un jeu de champs et contre-champs significatif.
Au  plan Pb1 :



Pb1
Valentin regarde dans le vague ou, plutôt intérieurement ; il se perd dans ses pensées remarquant à peine la présence de sa femme assise de l’autre côté de la table. Il lui jette un coup d’œil de temps en temps, subrepticement. Il est pensif. Derrière lui, nous pouvons remarquer la présence, posés sur un meuble mural, un bouquet de fleurs dans une sorte de vase (forme féminine symbolisant sa femme), et une sorte de théière (forme masculine le symbolisant). Néanmoins, les deux objets sont éloignés l’un de l’autre.
Au plan Pb2 : 

Pb2
La femme est habillée en blanc ; elle est également pensive ; devant elle, sur la table, nous remarquons la présence d’un vase plein de roses de couleurs différentes ; derrière elle, sur un meuble, nous pouvons voir deux bustes (l’un est celui d’une femme, l’autre est celui d’un homme). L’un est encore tout près de l’autre. La femme tient encore à son mari.
Au plan Pb3 :
                            
                                          
                                                                    Pb3
Valentin est plus en plus pensif, absorbé, préoccupé, songeur ; il ne regarde même plus sa femme ; le décor derrière lui n’a pas tellement changé comme s’il gardait encore quelque sentiment envers sa femme.

Pb4
La femme a changé de robe ; elle s’habille d’une robe noire (fait-elle le deuil de son mariage?) ; elle est ailleurs ; devant elle le vase ne contient plus que quelques roses blanches (garde-t-elle de l’amitié, de la tendresse envers son mari ?) ; derrière, sur le meuble, les deux bustes se sont éloignés l’un de l’autre ; les deux personnages se sont également éloignés l’un de l’autre.
Au plan Pb5 :

Pb5
Valentin a mis une robe de chambre au dessus de son costume ; il ne regarde même plus sa femme ; il semble sur le point de prendre une décision ; les objets (le vase de fleurs et la théière) sont encore à leur place, mais ses pensées sont désormais pour une autre.
Au plan Pb6

Pb6
La femme est en robe de chambre ; elle est pensive, songeuse, absente (une remise en question de son couple ?) ; devant elle, un petit vase avec une seule rose blanche ; derrière elle, sur le meuble, les deux bustes se sont éloignés encore un peu plus. Ses sentiments sont de moins en moins chaleureux envers son mari.
Au plan Pb7 :

Pb7

Valentin est en costume cravate ; il fume en lisant le journal ; il n’est plus pensif, songeur, absent ; derrière lui, il ne reste, sur le meuble, que la théière ; il a pris sa décision : il s’est définitivement éloigné de sa femme ; la séparation est consommée.
Au plan Pb8 :

Pb8
Pour elle, Valentin fait désormais partie du passé ; elle ne lui adresse plus un regard ; elle griffonne avec un stylo  sur quelque chose ; elle est habillée d’une jolie robe : sa décision est prise ; derrière elle, il n’y a plus qu’un seul buste, le buste féminin. Désormais, il est hors de sa vie.
Au plan Pb9 :

Pb9
Sur ce plan, on voit ce que la femme de Valentin est en train de griffonner. Elle a utilisé le  visage de son mari (ou ex-mari) comme lieu de griffonnage. Non seulement elle ne l’aime plus, mais elle se moque de lui, elle le ridiculise.
Une autre comparaison est à faire entre la carrière de Peppy Miller en constante progression et la carrière « en chute libre » de Valentin. Ici, aussi, en quelques plans, on nous montre l’ascension vers le haut de l’affiche de Miller.
Quatre génériques sont utilisés pour montrer cette montée. D’ailleurs sur l’un des génériques, on aperçoit, en image de fond, un escalier en colimaçon symbolisant cette ascension « vertigineuse » vers le haut (Pc1) :

Pc1
Sur le premier générique, elle est tout en bas, une inconnue. Au fil des génériques, elle remonte les places jusqu’au quatrième où elle se classe « premier second rôle ». A l’arrivée, elle est le personnage principal d’un film : un film parlant.
Les images, le décor et les accessoires sont importants dans le film THE ARTIST. Les miroirs sont d’une importance primordiale pour la construction du sens dans le film. Que ce soit sous forme d’une vitre ou d’une glace, le miroir « parle ». Il a une fonction d’anticipation  (Pc1) :



Pd1
Valentin mime le geste de se suicider. On le voit dans le miroir. Ce geste anticipe sur une autre scène qui se passe vers la fin du film. Dans cette scène, Valentin tente de se suicider, et cette fois il utilise un vrai revolver (Pc2) :

Pd2
En aidant Miller à avoir un plus, à se différencier des autres actrices (le grain de beauté qu’il pose sur le visage de l’actrice), c’est comme s’il  « torpillait » sa propre carrière, comme s’il se suicidait.
Dans une autre scène, le miroir, sous forme de vitre, renvoie à Valentin l’image de son passé glorieux où tout le monde le connaissait (Pc3) :

Pd3
Valentin est habillé d’un costume en mauvaise état. Derrière la vitre, on a suspendu un costume « neuf » celui qu’il a vendu au propriétaire de la boutique. Il est nostalgique et triste.
Les positions de la caméra sont aussi utilisées pour montrer, représenter la descente en enfer de valentin et la montée de Peppy Miller comme dans cette scène se déroulant au milieu d’un escalier dans une société de production cinématographique. Peppy Miller est en haut de l’escalier, Valentin est en bas  (Pe1):




Pe1
Après leur séparation, Peppy continue son ascension. Au même moment, valentin poursuit sa descente. La fin du film produit par lui-même et où il joue le premier rôle connote, suggère, symbolise sa disparition, son enlisement, sa mort artistique (Pe2) :

Pe2
Comme chacun a pu le constater, le film est construit autour d’une dualité ou, plutôt, d’un « duel » que se livrent Valentin et Miller, le cinéma muet et le cinéma parlant, les jeunes et les vieux. Duel où chacun des deux « extrêmes » essaie d’exclure l’autre : l’un OU l’autre (Pf1) :
  







Pf1
Le film essaie d’apporter une réponse, une résolution, une solution à ce « OU » exclusif et égoïste : à la place du « OU », il avance le coordonnant « ET » inclusif et rassembleur :








L’un des personnages du film NOSTALGHIA d’André TARKOVSKY dit : « une goutte plus une goutte ne fait pas deux gouttes d’eau, mais une goutte ».
Cette union est réalisée par l’amour, la musique, la danse,  l’Art.










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Les représentations du corps féminin dans les silences du palais





Introduction


Etymologiquement et historiquement parlant, le terme représentation veut dire : « Action de replacer devant les yeux de quelqu'un »1, « par la présence effective (de pièces justificatives) », « par l'évocation, la pensée, « par l'imitation, le jeu ». Il est empreint au latin repraesentatio, -onis « action de mettre sous les yeux » d'où « image », formé sur le supin repraesentatum, de repraesentare... (Etymologie du mot représentation] selon le centre national de ressources textuelles et lexicales.


« A l’âge classique, représentation et connaissance deviennent indissociables : principe d’intelligibilité fondamental, c’est la représentation qui construit les savoirs, ordonne le monde, régule la relation du sujet et de l’objet. C’est alors qu’elle devient structurante tant dans les domaines de l’art et de la littérature que dans celui de la philosophie… »  OST Isabelle, PIRET Pierre et VAN EYNDE Laurent, sous la direction de, Représenter à l'époque contemporaine. Pratiques littéraires, artistiques et philosophiques, Bruxelles, FUSL, 2010, 360 p. p.8.

La représentation est une composante essentielle, impérative et fondamentale qui entre dans la définition des activités de l’être humain. Dans tous « ses faits et gestes », l’homme représente constamment de diverses et différentes manières : par le dessin, la lettre, la peinture, la photographie, l’image mouvante…bref, l’homme ne peut échapper au phénomène de la représentation.

La représentation crée le signe qui, par essence, reste différent de la chose représentée.
« … cette suppléance (celle du signe) ne va pas sans différence, sans quoi le signe serait la chose même. Entre convention et motivation, entre complétude […] et perte […], entre référence et autotélisme, le signe joue inéluctablement à qui perd gagne : là où il gagne en universalité, il perd en proximité et vice-versa. » Ibid. 

L’ «objet » le plus représenté actuellement est le corps humain. Ce corps transcende son apparence humaine pour devenir signe transmettant une autre signification. Ce signe s’enveloppe d’ambigüité et d’ambivalence lorsque sa différence avec la réalité est difficilement perceptible.
« Quand un  corps  se transforme en fait  social grâce aux pouvoirs du cinéma : il devient expérience de tous  et de chacun, intensifiant sa perception, et acquiert la puissance de cristalliser et de dire les attentes, les craintes ou les valeurs d'une société. Un corps se fait punctum  d'un  temps historique  et  d'un  espace  social,  portant   par sa force ou sa faiblesse le pouvoir d'engendrer une représentation de soi collective.4» http://www.cinep.org/site/pages/archives/formations_thematiques/formation_corps/deBaecqueCorps.pdf

Plus que la peinture ou le dessin, plus que la photographie, l’image mouvante dans son expression cinématographique reste le support et l’expression les plus évidents donnant corps à ce signe à la fois autre et si ressemblant de l’objet réel.



« La propriété première du cinéma est d'enregistrer des corps : les faire entrer et bouger dans un espace, raconter des histoires avec eux, ce qui revient à les rendre                                infiniment aimables et séduisants,   et parfois dans le même temps    malades et                                  monstrueux.» Ibidem. 

Le même, corps féminin ou masculin est susceptible, d’être représenté de différentes façons. Chaque façon est susceptible de transmettre une signification idéologiquement, socialement ou culturellement différente.
Chaque culture représente selon des codes en rapport étroit avec une époque déterminée. La représentation du corps au et par le cinéma n’échappe pas à cette règle.
En effet, la représentation est «… un acte réglé, régulé, ordonné, soumis à des codes propres à l’époque dans laquelle il s’insère, et entièrement dépendant […] des impératifs fixés par une culture donnée. »  Représenter à l'époque contemporaine. Pratiques littéraires, artistiques et philosophiques, Idem. p. 17.

Le film les silences du palais7(de Moufida Tlatli) ne peut pas ne pas obéir à cette règle qui se trouve à la source de toute représentation. C’est un film réalisé en 1994 dans une société arabo-musulmane (la Tunisie) où le regard jeté sur le corps d’une femme obéit à un certain nombre de contrainte et d’interdit. L’on sait que la société musulmane, en tout cas au niveau du cinéma (à part bien sûr quelques entorses à la règle), est caractérisée par cet « l’encadrement de la représentation du corps   des femmes au cinéma. »  AGNÈS DEVICTOR, Corps codés, corps filmés : le contrôle du corps… c u l t u r e &  m u s é e s     N ° 7.
Lorsqu’on dit représentation du corps, on désigne par-là « le corps en idée et non pas l'expérience du corps ou le corps en réalité. Descartes le savait bien puisqu'il distingue le corps tel qu'il est conçu par l'usage de la vie du corps tel qu'il est conçu par l'entendement». Merleau-Ponty M. 1945, Phénoménologie de la perception Paris, Gallimard, p..231.
Dans les silences du palais, ce regard est féminin. Et c’est parce qu’elle est féminine qu’il a pu se promener tout le long du film dans les « appartements » des femmes, montrer leur intimité d’où la prolifération des scènes intérieures (pratiquement une seule scène se passe à l’extérieur : elle se passe la nuit quand Alia quitte la salle de festivité rejoignant la voiture où son compagnon l’attend ; la seconde sa déroule à l’intérieur de la voiture qui doit la ramener au palais.


Dans les silences du palais toutes les femmes, mêmes les épouses des fils du Bey, sont des corps sans âmes, sans identité et sans droit à la parole…
I-            Le corps abîmé
Le premier corps féminin représenté dans ce film est celui d’Alia adulte grâce à un gros plan sur son visage : c’est l’incipit du film. C’est un visage ostensiblement maquillé, un très beau visage. Une sorte de regard « voyeur » (sans doute
« Masculinisé ») qui donne à voir cette essentielle partie du corps. C’est un visage qui chante le passé, l’amour, l’espérance et l’espoir…
Le gros plan (I.1) est de trois-quarts gauche (caméra fixe). Le visage est plein cadre, légèrement décalé à gauche de l’écran. Elle promène son regard de droite à gauche et vice-versa. Elle se met à chanter. Au plan 3, Alia est cadrée au niveau de la taille : elle est habillée d’une sorte de caftan ou robe rose. Au plan 4, elle ressent un malaise, s’arrête de chanter et quitte la scène.



 I.1


C’est un corps abîmé malgré un premier plan trompeur. Les plans 6 et 12 confirment cette première constatation : la femme doit prendre des médicaments ; elle est enceinte ; elle a plusieurs fois avorté. Son compagnon demande d’avorter une énième fois. Ce corps qu’Alia avait tenté de transformer en forteresse pour le protéger contre la « brutalité et les agressions sexuelles » des hommes du palais – suivant les recommandations sans cesse répétées de sa mère -, et qui s’est fait briser par son compagnon parce qu’elle a cru à sa libération et son émancipation par l’amour.
Elle s’est enfuit du palais en compagnie de Lotfi, son amoureux. Elle a fuit une prison pour se trouver dans une autre. Cette libération a, semble-t-il, n’a pas eu lieu. Alia vit toujours dans une sorte d’enfermement et de contrainte. En effet, le film débute la nuit dans un espace fermé. Le gros plan, plan très serré, symbolise en quelque sorte cet enfermement.
Ce corps abîmé sonne comme un écho (I.2) à un autre corps celui de Khadija, sa mère, une sorte de mise en abyme : un corps reflétant un autre corps…



I.2

La première apparition da Khadija, c’est au moment où elle est en train de mettre au monde Alia (plan 37, I.3). C’est un corps qui se torde de douleur en poussant des cris de souffrance. On la voit en proie à une douleur horriblement intense : elle se lève, puis se laisse tomber sur le lit plusieurs fois en proie aux contractions du travail de l’accouchement. A la fin, elle se laisse tomber poussant un ultime cri de délivrance.


I.3

Ce corps est un amas de souffrance et de douleur. Il sera violé (deuxième agression) par le frère de Sidi Ali le présumé père d’Alia (l’une des silences du palais). Viol dont les conséquences est une grossesse. Grossesse qui se terminera par la mort de Khadija pendant qu’elle tente d’avorter, une énième agression subite par ce corps–souffrance (I.4).

I.4

Pendant qu’elle pousse son ultime cri avant de s’affaisser sur le lit corps sans vie (p.460), Alia, sa fille, pousse un autre cri, celui de la révolte, de la rébellion, celui


du chant patriotique. Pendant que le corps de la mère se libère par la mort, Alia se libère ou se croit se libérer par la chanson et par l’amour… En effet, le corps de la jeune fille reste aliéné, inféodé à l’homme, à Lotfi qui refuse de l’épouser fuyant toute responsabilité.
Qu’il donne la vie ou qu’il meurt, ce corps (celui de Khadija) a les mêmes expressions de douleur, pousse le même cri, subi les mêmes contorsions.
Dans ce palais (une prison pour femmes), plusieurs femmes sont enfermées : corps et âmes… plutôt corps sans âmes… elles sont enfermées jusqu’à la «déchéance physique»… jusqu’à la mort… le corps de Khadija exprime ce cheminement inéluctable et douloureux vers la décrépitude, la déchéance physique… puis, la mort comme conclusion fatale… (I.5)






 I.5

II-          Corps enfermé et souillé…

Les femmes avant tout des corps, des domestiques, sont là pour divertir, distraire et assouvir les désirs de l’homme. Khadija la mère d’Alia est danseuse du ventre à certains moments, objet sexuel pour Sidi Ali et son frère. Alia, sa fille, n’est invités aux soirées organisées par les Beys que parce qu’elle possède une belle voix. Elles (les femmes) sont là pour servir. Leurs corps appartiennent aux hommes : Khadija a été vendue par ses parents pour deux sous au Bey. Les Bey se servent de ces corps comme bon leur semblent. Ils peuvent même, à l’occasion, les violer.
Dans l’espace du palais, les femmes sont emprisonnées. Elles ne peuvent sortir. Elles se trouvent dans un isolement total. Elles sont empêchées d’avoir des rapports avec l’extérieur. Les informations leur viennent soit par l’intermédiaire de la radio, soit par Selim. Cet espace dans lequel elles vivent est interdit même à leurs proches. Le palais, la partie inférieure, est pour ces femmes-servantes un espace de silence forcé, de douleur, de cris étouffés et, surtout, de séquestration. C’est un espace doublement fermé. Autrement dit, les femmes ne peuvent quitter cet espace et, en même temps, elles ne peuvent recevoir de visite de l’extérieur. Ces femmes sont de simples corps qui vieillissent, s’abiment dans l’anonymat et la servitude.


« Je vieillis à force de l’attendre. J’ai des racines tout de même ! Mon cousin vient de très loin et on lui ferme la porte du palais aux nez. Il a appelé jusqu’à l’aube et personne ne lui a ouvert », dit l’une de ces femmes en pleurant. »


Ce sont des corps blessés, abîmés qui crient, parfois, mais que personne n’écoute, n’entend. Le cri d’Alia (I.6) qu’on voit mais qu’on n’entend pas symbolise cette souffrance dans la solitude que ces femmes endurent. De simples corps esseulés sans identité et sans âme.




(I.6)

Lorsque Sidi Ali, le fils du Bey, dit à Khadija : « Alia a une voix magnifique, sa voix a une âme », Khadija répond : « Moi, j’ai perdu la mienne ».
Ce corps est tellement souillé, abîmé qu’il provoque dégoût et aversion de son propre propriétaire, en l’occurrence Khadija : « … Je me dégoûte. Tout me dégoûte. Mon corps me dégoûte… » (p.375)
Ces corps vivent dans l’encerclement, l’enfermement (« notre vie n’est qu’un long couvre-feu (plan 394)» dit Habiba, l’une des servantes) est, certes, dit, mais il est aussi montré. Alia ayant surpris sa mère dans les bras de sidi Ali se met à courir dans une tentative d’évasion. Cette tentative est avortée symboliquement par la  porte fermée d’une cage se trouvant dans le jardin de la maison/prison. S’étant heurté à cette porte fermée, Alia se remet à courir jusqu’à un endroit du jardin où elle se met à tournoyer jusqu’à perdre conscience. Ce tournoiement visualise cet enfermement circulaire, cet isolement forcé et subi, cette impuissance de pouvoir s’échapper de ce palais-prison.
« Même notre vie ne nous appartient pas. Comme j’aimerais sortir dans la rue nue, pieds nus. Je courrais et plus rien ne m’arrêterait. Je crierais et je pleurerais de toutes mes forces. Seules les balles me feraient taire… » (p.395).


Ce cri exprime également une sorte de malaise provoqué par cette dissociation corps-esprit dont souffrent les femmes servantes du palais. Elles sont traitées comme de simple corps sans âme : des corps utilisés pour les différents travaux domestiques, pour le plaisir animal des hommes du palais, pour la distraction et le divertissement…

Par ailleurs, cette impuissance est rendue visible par le rêve qu’a fait Alia juste après le viol de sa mère par le frère de Sidi Ali. Dans ce rêve, elle pousse un cri,  mais ce cri reste enfermé dans son corps. On la voit qui court vers la porte grillagée. Cette porte se ferme l’empêchant d’accéder à l’extérieur. Cette porte est surveillée par un gardien. On le voit fermer cette porte lorsque les deux jeunes filles (Alia et Sara) tentent de l’ouvrir pour sortir (I. 7et I. 8). C’est aussi, l’une des rares scènes où l’on voit le ciel.

I.7

I.8
Sara n’insistera pas et s’en va, mais Alia restera près de la porte les mains accrochées aux barreaux refusant quelques instants de quitter sa position.
Il n’y a rien dans leur corps qui leur appartient. Des femmes utilisées, violées, séquestrées, et obligées de pratiquer la mutilation de leur corps pour se débarrasser


de l’empreinte et des traces laissées par le corps de l’homme, et qui sont ressenties comme des corps étrangers : Khadija qui se frappe le ventre pour avorter.
« L'adolescente part donc en guerre contre la servitude dans laquelle est emprisonné son propre corps,  ce  corps qui n’est plus le sien mais qui appartient désormais à la famille, à la collectivité. De plus, le corps d'Alia est destiné au même sort que celui du reste des servantes dont le corps est utilisé, sans leur consentement, par les seigneurs du palais. Le corps féminin dans ce film est meurtri et agressé soit par femme elle-même (l'automutilation) soit par l'homme comme par exemple le corps de Khadija agressé et violé par les hommes du palais. » Ben Ameur-Darmoni Kaouthar, http://theses.univlyon2.fr/documents/lyon2/2000/ben-ameur_k#p= 0&a=top. 2013.

En plus de l’enfermement, ces corps son chosifiés dans la mesure où ils n’ont pas d’identité, ni ancrage social. Ils sont des corps de servitude, de plaisir, de désir… et, parfois, de danse. Khadija est souvent obligé de danser la danse du ventre devant les invités de la famille des Bey.

III-       Corps dansant

Rares sont les travaux qui ont été réalisés sur la danse associée au cinéma en tant que vecteur d’une expression social véhiculant des significations et des messages.
« Les analyses qui reposent sur le paradigme de la représentation — le cas de la quasi majorité des analyses filmiques — présupposent toujours un renvoi, aussi minime soit-il, entre le social et les systèmes représentatifs, mais laissent ce renvoi obscur et inexpliqué.» Hadj-Moussa Ratiba, http://www.erudit.org/revue/cine/1993/v3/n2-3/1001199ar.pdf, 2013 ;

La danse et le cinéma représentent le social en le reproduisant, mais pas seulement puisqu’ils le disent, le montre en « l’actualisant », et ce en utilisant leur propre manière de dire et d’exprimer les choses de la vie sociale vu qu’ils possèdent des techniques et un langage spécifique à leur type de fonctionnement. Ces deux modes d’expression ont un point commun ou un « objet » commun qui leur sert de tremplin pour exprimer le fait social. Cet objet commun est le corps.

La représentation de ce corps se fonde sur une démarche 

symbolisation.

« Or toute symbolisation exige non seulement l'élaboration d'un langage (cinématographique par exemple), mais aussi des objets qui expriment le sens. Le corps en est un, car il est un   des principaux lieux qui fait se recouper la danse et le cinéma. corps comme carrefour et comme «signifiant flottant» (…) Lorsque le corps est mis en jeu, lorsqu'il danse, il parle toujours de et pour quelque chose d'autre, notamment (et peut-être essentiellement) de la façon dont chaque société élabore sa propre rationalité (sa propre vérité et sa propre raison).»  Hadj-Moussa Ratiba, Idem








ALIA
La nièce de Sidi Ali, Sara, se marie (le seul moyen de quitter le palais). Khadija est « invitée » à distraire les invités en dansant la danse orientale. Sa fille, Alia, blessée dans sa dignité tente de pousser sa mère à refuser l’ « invitation » : « Dis une fois dans ta vie, non, je ne danserai pas, je ne vous appartiens pas, dit-elle, Et à qui j’appartiens ? Réveille-toi ! J’ai ouvert les yeux ici. J’ai passé ma vie ici. J’ai vécu dans la peur de l’extérieur…, répond la mère. »Le corps dansant (I.9) de Khadija est un corps contraint de danser tout en donnant, par le sourire, l’impression de le faire avec plaisir. Plus ce corps ondule, ondoie plus il est emprisonné, circonscrit, cerné par les regards des invités. Le corps dansant devient spectacle. Il est donné à voir, lâché dans la fosse aux regards…



                  

                     I.9                                                  

A travers cette danse se dit la parole du corps. Paradoxalement, c’est en dansant que ce corps commence à exister, à être aperçu, vu et distingué. Il n’est plus ce corps de servitude que personne ne remarque. Il est différencié l’espace d’une danse.

Par ailleurs, Khadija semble oublier ce corps « factice » en créant un autre corps sublimement différent, un corps « idéal » plein de sensualité, de volupté et de plaisir. Une sorte d’«incorporation originelle et imaginaire » entre en jeu pour sublimer le corps premier.

  
« Dans la danse, l'institution de ce principe de division se fait paradoxalement sur un leurre, car à l'instar des corps en transe un corps qui danse se dédouble, se met hors de lui- même, fabrique un corps second qui laisse croire qu’il fait Un avec l'Idéal, c'est-à-dire avec le fondement. Or le fondement n'est fondement que parce qu'il échappe à la représentation, que parce qu'il nous échappe.» Hadj-Moussa Ratiba, Idem. 

C’est une autre femme différente « métamorphosée » qui est sur scène. Elle s’est débarrassée de cet autre corps, ce corps de douleur, de souffrance et de servitude. Elle le survole « comme sur un nuage ».
Les techniques de l’image cinématographique favorisent et amplifie cette sensation de survol, cette impression « d’état second ». Le cadrage et surtout la lumière sont ces techniques qui aident cinématographiquement à la métamorphose du corps dansant.
« Pas d'image sans lumière, ni conception, ni réception, pas de perception. Quant à l'image cinématographique, «ce fantôme qu'on ne touche que des yeux» (...) ne se définit-elle pas justement comme l'image-lumière? Le cinéma est histoire de projection d'un faisceau lumineux sur un écran.»  Grange, M.-F. «Effet toile. Sur une séquence de Mauvais sang (Léos Carax, 1986)». Protée, vol. 19, no 3, 1991, p.37. 

Enivré par la danse, magnifié par l’image, mis en relief par un cadrage diversifié, le corps « est un autre » plus vivant, plus désirable, plus humain. Khadija, pendant l’espace de quelques instants (le temps d’une danse), est quelqu’un d’autre, digne d’être regardé. Les regards sont multiples et variés : regards d’hommes jeunes et moins jeunes ; regards de femmes de tout âge, enfin presque de tout âge ont le regard rivé vers ce corps rendu éblouissant…

« … la jointure des regards qui se constitue à travers la multiplicité des points de vue (les angles de prise de vue, la caméra subjective, etc.) et sur laquelle se décalquent les regards de la caméra et du spectateur du film, est redoublée et répétée de façon quasi obsessionnelle par la présence des personnages spectateurs dans le film. » Hadj-Moussa Ratiba, Idem.

      Quand on parle du corps dansant, nous ne pouvons ne pas parler du corps chantant. Le chant joue un rôle primordial, voire essentiel dans le cheminement d’Alia vers l’acquisition d’une identité et d’une âme…

IV-       Corps chantant


Dès l’ouverture du film, la première image, l’incipit, un corps (ou une partie de ce corps) chantant, celui d’Ali adulte, est représenté. Il chante une chanson d’Oum Koulthoum.
«Oum Koulthoum, dit Joseph Samaha, journaliste libanais, chante l'acte de chair. Elle se dresse devant le mâle arabe et chante sa douleur à lui. Elle prend la parole à sa place et sur les thèmes que, justement, il tait. Elle dévoile ses secrets en même temps qu'elle l'apaise. Elle se fait l'écho de sa faiblesse devant la femme, de son désir pour elle»

Alia, plus précisément son corps, chante une belle chanson sur l’amour éternel et inoubliable, sur l’espoir et l’espérance. Elle ou il chante devant un parterre, dans une salle de festivité, où les invités indifférents mangent, boivent, discutent, rient, se font photographier… Devant tant d’indifférence, elle se sent blessée, meurtrie dans sa chair. Il a mal à la tête. Il fait alors le même geste que lorsqu’elle assiste au viol de sa mère. Elle se touche la tête. Seule différence, c’est qu’ici elle quitte effectivement sa place. Elle le fait mentalement (dans un rêve ?) au moment du viole.

Dans ce film, le regard est important : principalement, celui d’Alia. Le chant est aussi important, c’est également celui d’Alia. Les femmes, y compris Alia, n’ont pas le droit à la parole : c’est en silence qu’elles souffrent

« D'où l'importance de la voix et du chant qui relaient le cri muet (séquences du viol et des grilles se refermant sur les silences du palais) pour braver l'interdit de la parole er dire enfin en filigrane la douleur, la solidarité er la révolte. D'abord «indécise comme le pays», Alia finira par accéder par le chant à une forme d'autonomie, même si Lofti, l'homme de sa vie, lui refuse toujours le mariage et la pousse à se faire avorter. Sous k couvert de l'amour et d'un appel constant à «éteindre le brasier du cœur avec la liqueur des lèvres», le chant dans la culture arabo- islamique «répercute le cri des sans-voix».16 »
  Gérard Grugeau, http://id.erudit.org/iderudit/23286ac, 2013


Grâce, ou à cause, du chant, Alia accède à la partie supérieure du palais et cesse d’être l’espace de quelques instant un simple corps ; grâce au chant elle exprime les revendications de tout un peuple devant un parterre fait de familles de la
« noblesse ». Alia n’est plus un corps anonyme, elle devient symbole…

Le cinéma s’engage dans ce que nous pourrions appeler une représentation référentielle. Référentielle car il fait référence à une réalité dont il essaie de mimer les contours, c’est-à-dire qu’il représente le corps, non pas dans sa réalité, mais en tant qu’entité sociale. Les corps ou le corps au féminin dans le film les silences du palais font référence non pas aux femmes telle qu’elles existent effectivement dans la réalité, mais à une condition sociale et culturelle dans laquelle certaines femmes se trouve enfermées. Une condition sociale faisant partie d’une culture déterminée, celle du Maghreb, celle de la Tunisie…


Bibliographie

Ouvrages
Grange, M.-F. «Effet toile. Sur une séquence de Mauvais sang (Léos Carax, 1986)».
Protée, vol. 19, no 3, 1991,
OST Isabelle, PIRET Pierre et VAN EYNDE Laurent, sous la direction de, Représenter à l'époque contemporaine. Pratiques littéraires, artistiques et philosophiques, Bruxelles, FUSL, 2010, 360 p.
Merleau-Ponty M. 1945, Phénoménologie de la perception Paris, Gallimard, p..231.

Articles
AGNÈS Devictor, Corps codés, corps filmés : le contrôle du corps… c u l t u r e &  musées  N °7.
MULVEY, L., “Visual Pleasure and Narrative Cinema”, Screen, vol. 18, n° 3, 1975,

Webographie
  Ben Ameur-Darmoni Kaouthar, http://theses.univlyon2.fr/documents/lyon2/2000/ben- ameur_k#p= 0&a=top. 2013.
Etymologie du mot représentation] selon le centre national de ressources textuelles et lexicales, 2012, http://www.cnrtl.fr/etymologie/représentation , 2013. http://www.cinep.org/site/pages/archives/formations_thematiques/formation_corps/de BaecqueCorps.pdf


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