MARRAKECH COMME VILLE DE L’ERRANCE ET DE L’INTERCULTURALITE



 « La ville est sans doute ce que le cinéma a le plus filmé. (…) Une cohabitation d'un siècle et tant de films, c'est qu'une alliance s'est nouée, une dépendance. (…) Désormais, tout regard sur la ville, toute lumière, tout angle, tout point de vue, nous parvient, nous revient plutôt, comme un écho, un clin- d'œil, une citation, une référence, une trace dédoublée, un cerne de film… Filmer la ville reviendrait au bout du compte à filmer ce qui dans la ville ressemble au cinéma - ou mieux, à la faire ressembler au cinéma. » [1] 

Par quoi ou comment peut-on définir une ville ? Voilà une question très appropriée qui soulève plusieurs interrogations : est-ce que la ville serait une simple agglomération d’immeubles, de quartiers, ou d’habitants ? Devons-nous constamment faire appel au terme géographique de la compagne pour mieux la délimiter et la distinguer d’autres localités ou emplacements moins organisés ou structurés ? C’est difficile de contenir la ville dans une seule et unique définition[2]. Il faut la concevoir dans « son tout et dans ses parties ». Cette complexité a été l’objet d’étude par Denise Humain, Pierre-Henri Deryck et Jean-Marie Hauriou dans Penser la ville :
« La complexité de l’objet ville est en quelque sorte révélée par le fait que le même terme ‘’ville’’ est employé pour désigner des organisations extrêmement différentes par leur forme, leur contenu et leur dimension, et dont l’aspect, les fonctions et les significations se modifient et se renouvellent continuellement au cours du temps. »[3]
La ville est l’endroit où se croisent, se rencontrent et s’enchevêtrent plusieurs cultures. Elle est le point de rencontre de diversités linguistiques et l’emplacement d’apprentissage d’une culture nouvelle.[4] L’objectif ambitionné par cette intervention  est de montrer comment un réalisateur exprime sa propre représentation d’une ville donnée, en l’occurrence, Marrakech, comment, en représentant cette ville, il ne fait que reproduire ses propres préjugés culturels et idéologiques.
Je me suis borné à l’étude de la vision de la ville Marrakech dans le film Marrakech express.
Titre original : Hideous Kinky
Réalisé par Gillies MacKinnon
Durée : 1H45
Date de sortie : 13 Janvier 1999 (FR) | 26 Avril 1999 (US)
Distributeur : AMLF
De quoi ça parle ?
« Dans les années 70, Julia vit au Maroc avec ses deux filles. Confrontée à une autre culture, elle se cherche surtout elle-même tout en essayant de donner une éducation basée sur l’ouverture aux autres à Béa et Lucy. Elle tombe amoureuse d'un jeune homme, Bilal, qui hésite entre sa fascination pour l'Occident et son respect pour ses traditions.


Cependant la précarité de sa situation matérielle va conduire Julia à faire des choix qui lui déplaisent. Elle va surtout entraîner l'une de ses filles dans un état mental dangereux...

Gillies MacKinnon est un réalisateur écossais né le 8 janvier 1948 à Glasgow (Royaume-Uni). Son film est adapté d’un roman écrit par Esther Freud.
« Esther Freud est une romancière britannique née le 2 mai 1963. Elle est la fille du peintre Lucian Freud et l'arrière-petite-fille de Sigmund Freud.
Auteur de sept livres (dont seulement trois sont sortis en France), elle s'intéresse surtout à l'adolescence et explore avec finesse cet âge de tous les possibles.
Marrakech Express
La Maison mer
Nuits d'été en Toscane, 2009.
Chacun de mes livres est autobiographique, a dit un jour Esther Freud. Née en 1963, arrière petite-fille de Sigmund et fille de Lucian Freud, l'un des plus grands peintres de notre époque, elle est l'auteur de six romans, parmi lesquels Marrakech Express (1999) et La Maison Mer (2006). Sélectionnée par Granta, le prestigieux magazine littéraire britannique, parmi les dix meilleurs romanciers des années 90, Esther Freud a déjà reçu plusieurs prix et son œuvre est traduite en treize langues. "
Mon article s’articulera autour de trois concepts : l’Errance, l’Interculturalité et le Regard de l’autre.
Premièrement, nous aborderons la thématique de l’errance, du déplacement, du voyage comme formes de quête de la vérité, de l’inconnaissable et de l’inaccessible. Cette quête qui passe par la rencontre du maître cher aux soufis, car il n’est pas possible de trouver le Grand Autre sans un maître.
Dans un deuxième temps nous aborderons la thématique de l’interculturalité présente dans le film.
Nous optons pour le terme « Interculturel » que nous avons préféré à multiculturalité (qui signifie juxtaposition pure et simple, l’une à côté de l’autre, de plusieurs cultures sans aucune forme de dialogue ou de d’inter-échange) et à métissage, car il nous a  paru plus adéquat à notre démarche, dans la mesure où il met bien en exergue le contact, l’enrichissement, par rapport à d’autres qualificatifs qui pourraient signifier une simple juxtaposition sans trop de soucis pour l’altérité. »
Dernièrement, d’aucuns (surtout les new conservateurs américains) ont développé un autre concept, celui du choc des civilisations : « Cette thèse sur le choc des cultures et des civilisations, est l’exact opposé de l’interculturalité qui, sans nier aveuglement les différences, met l’accent sur la complémentarité, le mutuel enrichissement et non exclusivement l’opposition. » Edouard Glissant.
Enfin, nous allons nous attaquer à la problématique sur regard de l’autre. Nous allons tenter de montrer combien ce regard de l’autre jeté sur la ville Marrakech et sur ses habitants est réducteur et partielle. Il n’englobe pas la ville dans sa totalité et dans sa diversité tant géographique, urbaine et ethnique. Il y a une autre partie de la ville qui est occultée par le film.
L’errance, l’errance
L’errance nous sauve et guide nos pas
L’errance est clarté
et le reste n’est que masque
L’errance nous lie à tout ce qui est autre
Elle accroche à nos rêves le visage des mers.
Et l’errance est attente.
(ADONIS, Chants de Mihyar le damascène, p. 161)

La racine est monolingue. Avec le troubadour, avec Rimbaud,
l’errance est vocation, qui ne se dit qu’en détours. »
(Édouard GLISSANT, Poétique de la relation, p. 27)

Mais l’aspect le plus “moderne” de Dante,
au sens où je l’entends ici, est sans doute cette dimension
de voyage, d’exil essentiel, de traversée des localisations
et des langages qu’il a inscrits dans sa Comédie.
(Guy SCARPETTA, Éloge du cosmopolitisme, p. 116.)

« Il me semble, dit-il, que le XXe siècle a été celui de l’exil. On l’a souvent caractérisé d’une autre manière, par les guerres totales, les holocaustes, par les progrès techniques…Mais on oublie souvent l’exil, volontaire ou forcé, des dizaines d’individus […] Jamais aucun siècle n’arracha tant de racines. »12
Quand on consulte le dictionnaire, le mot errance est défini par « action d’errer ça et là », en cela, il correspond à randonnée, flânerie, vagabondage39…Quant au verbe errer, il a deux définitions :
1- « s’écarter, s’éloigner de la vérité (s’égarer, se tromper) »
2- « aller d’un côté et de l’autre, au hasard, à l’aventure (déambuler, vadrouiller, flâner…). »

C’est la deuxième définition qui nous intéresse, d’autant plus que Jacqueline Picoche nous apprend que ce verbe tire son étymologie du latin errare, qui signifie « aller à l’aventure »40. Enfin, quand on regarde du côté des synonymes du mot errance, nous avons entre autres : « ambulation, déplacement, dromomanie, exil, expatriation, fugue, instabilité, nomadisme, pérégrination, promenade, randonnée, rêverie, voyage,… »41
Ces définitions nous permettent de remarquer la présence de quelques constances : la mobilité, pouvant amener vers l’incertitude et le doute ; mais aussi vers l’ouverture et l’interculturel. Par conséquent, la thématique  de l’errance prise dans le sens d’une métaphore englobante se référant au concept de déplacement sera au milieu de notre analyse de ce film.
Ce dernier commence par l’image du voyage de l’exil : Julia et ses deux fillettes sont dans un train métaphore du voyage, du déplacement.




L’errance quant à elle est exprimée, véhiculée, représentée dans et par le rêve ou songe que fait Julia.



 

La petite famille s’exile dans la ville ocre et s’installe probablement à Hay « El Malah ». Cependant cette errance est à saisir non dans le sens de voyage aventureux ou de pérégrination sans but, mais plutôt comme un moyen d’atteindre un objectif pouvant permettre à la personne errante de s’enrichir spirituellement, culturellement. En effet, Julia est sur la trace des soufis, d’un soufi.
« … Maman dit qu’un soufi ne demande pas ce que c’est qu’un soufi. Mais c’est quoi un soufi à la fin ? » Dit Béa. Comme bruit de fond, on entend Lucy prononcer interminablement le mot « total » Marrakech express.
«Soufi est un nom que l’on donne, et qui a été donné, jadis, aux saints et aux adeptes spirituels. L’un des Maîtres a dit : “Celui qui est purifié par l’amour est pur, et celui qui est absorbé dans le Bien-Aimé et a renoncé à tout le reste est un soufi.” »[5] « Dhu’l-Nûn l’Égyptien a dit : “Le soufi est celui dont le langage, quand il parle, reflète la réalité de son état, c’est-à-dire qu’il ne dit rien qu’il n’est pas, et quand il est silencieux sa conduite explique son état, et son état proclame qu’il a brisé tous les liens de ce monde.” […] Abu’l-Hasan Nûrî a dit aussi : “Le soufi est celui qui n’a rien en sa possession et qui n’est lui-même possédé par rien.” Ceci désigne l’essence de l’annihilation (fanâ) […] Ibn al-Jallâ a dit : “Le soufisme est une essence sans forme”, […] Shiblî a dit : “Le soufi est celui qui ne voit dans les deux mondes rien d’autre que Dieu.” Et ‘Ali b. Bundâr as- Sayrafi de Nishâpûr a dit : “Le soufisme consiste en ce que le soufi ne considère pas son propre extérieur et intérieur, mais regarde tout comme appartenant à Dieu.” »[6]
Tout véritable soufis a, à un moment de sa vie, entrepris un voyage, une errance à la recherche de Dieu. En effet, l’histoire du soufisme est marquée par des déplacements et migrations successifs.
 D’autre part, Marrakech est souvent considéré par les Occidentaux comme la porte du désert où  « les sables connotent l’ouverture et l’errance. »[7]
« Enfin, l’errance est une sorte de métaphore du cosmopolitisme dans le sens où elle représenterait l’esprit d’ouverture, tout ce qu’on acquiert de l’Autre au cours de ses déplacements, d’où le rapport à l’interculturel. »[8]
Nous complétons cette exploration de l’errance dans notre travail en montrant comment l’errance s’imprime dans la narration du film, autrement dit, la manière avec laquelle le réalisateur procède-t-il pour montrer l’errance ? Il s’agit pour nous de décrypter le procédé mis en place par le réalisateur, pour inscrire ce concept-clé de l’histoire du soufisme dans la structure diégétique du film.
Il y a d’abord les deux songes, « état intermédiaire entre l’éveil et le sommeil », que fait Julia, au début et juste avant la fin du film. Ensuite il y a les plans sur la route, conjugués parfois au mouvement de travelling avant : une voiture emmenant la petite famille remonte une pente qui se perd dans l’horizon, dans le ciel et la route, dans la dernière image, qui finit dans le ciel couchant autant de métaphore montrant cette quête spirituelle, cette recherche du cheikh soufi.
Cette errance comme on le voit dans ces séquences est à la fois verticale, spirituel et transcendantale, mais aussi horizontale, terrestre et intellectuelle.





Julia espère en rencontrant le cheikh soufi atteindre la connaissance et s’ouvrir l’esprit. Elle espère devenir aussi une bonne musulmane comme elle le dit elle-même.
Dans son ouvrage consacré au voyage, le maître andalou, Ibn ‘Arabi, note : « Les voyages sont de trois sortes et il n’y en a pas quatre. Tels ceux que Dieu reconnaît : le voyage venant de Lui, le voyage vers Lui et le voyage en Lui. Ce dernier est le voyage de l’errance.[9] »  Ce sont les deux derniers voyages que sollicitent le soufi. Le voyage vers Dieu est la première étape de la recherche de Dieu. Le voyage en Dieu, est l’ultime étape, c’est celui que le soufi atteint lorsqu’il aura accédé au degré « d’extinction (fana’) et  trouvé Dieu » avec qui il ne fait plus qu’une seule entité. C'est le « stade suprême, celui de l'entière libération du moi et de l'accès à la réalité absolue»En se rendant compte qu’elle n’est pas encore prête, Julia rebrousse le chemin, reprend le voyage dans le sens contraire.  Elle n’accédera pas au voyage ultime.  C’est ce que suggère le travelling arrière.



« Dans son traité célèbre, Ta’arrûf, Kalâbâdhi (Xe s.), définit les soufis ainsi : comme ils sont expatriés, on les appelle les étrangers ; comme ils ont tant voyagé, on les appelle les errants. Et ceux qui résident dans les cités, on les appelle gens de la grotte et de la caverne. Étrangers, errants : le commentaire ne s’impose pas »[10]. Julia s’est expatriée, elle a laissé tout derrière elle ; elle entreprit un voyage physique et intérieur ; elle a habité une cité, Marrakech.
Comme nous venons de la voir, un certain nombre de citations, métaphores, références en rapport avec l’islam et le soufisme sont sans cesse convoquées par le film, c’est pourquoi nous avons jugé utile d’aborder ces deux éléments importants dans le dispositif esthétique du réalisateur.
Parmi ces références, il y a la musique et la danse. La musique et le chant provoquent la transe qui se trouve être un « signe de communion avec le divin ». La transe est en quelque sorte une « expression de douleur et d’émotion », [et] « un moyen pour exorciser le désespoir d’avoir perdu son compagnon. » Ce stade que la musique et la danse permettent d’y accéder est « en réalité la quête de Dieu. » Le soufi se libère de son corps, de toute conscience matérielle pour atteindre un état de symbiose  avec l’esprit en passant par une opération d’osmose que favorisent la musique et le chant.



  Sous l’angle de l’interculturel, on peut réaliser une sorte d’association entre l’emploi de la musique et du chant, avec les rites de certaines messes chrétiennes. La musque, en l’occurrence la musique gnaoua est un emblème fort de l’interculturel dans la mesure où elle réfère à une confrérie qui a unifié l’héritage culturel négro-africain (« les Gnaoua sont les descendants d’esclaves issus du Soudan, Sénégal ou Guinée – d’où leur noms Gnaoua qui signifient guinéens en arabe dialectal maghrébin ») et les « rituels mystiques » ramenés par les conquérants musulmans. C’est par un rythme parfois frénétique que le danseur attend la transe.
Par conséquent, par la danse, le grand voyageur réalise une errance dans l’espace et dans les cultures. Partant de là, la musique permet une certaine « errance » dans le sens de déplacement entre différentes cultures (maghrébine, musulmane chrétienne, occidentale et africaine). C’est ce qui rend légitime le fait d’aborder le voyage sous la lumière de l’interculturalité.
Le lieu où se réalise cette intersection, ce croisement, ce carrefour est la ville de Marrakech. Une ville qui symbolise la « caverne » tant aimée par les soufis. N’oublions pas que cette ville fut durant les années 70, la Mecque vers laquelle affluent tous les voyageurs en quête d’une certaine spiritualité, par exemple les Hippies que l’on voit dans le film.  L’interculturel est en quelque sorte une ouverture vers d’autres cultures :
 

La culture, c’est une manière particulière de vivre l’universel.
Tzvetan Todorov
Les autres sont, au fond, ce qu'il y a de plus important en nous-mêmes.
Jean-Paul Sartre

Il n’y a que dans la ville, la grande ville, que l’on peut rencontrer une concaténation de cultures. Cultures qui sont soit dans un rapport de juxtaposition, d’interdépendance ou d’enchevêtrement.


« Différents auteurs, publications et événements montrent l’étroite relation qui existe entre la ville et le cinéma depuis ses origines. On pourrait dire que le cinéma, qui surgit précisément dans la ville (dans la grande ville), a fait de celle-ci, de ses scènes habituelles, des paysages quotidiens et des types sociaux, un de ses sujets principaux. Serait-il nécessaire d’insister sur le fait que les premières démonstrations des images animées des frères Lumières, montrent des scènes typiquement urbaines (La Place Bellecour de Lyon, Un arrêt à La Ciotat ou La sortie des usines) ? »[11]
La ville  Marrakech est partiellement représentée dans ce film. Cinq lieux essentiels accaparent cette représentation filmique de la cité ocre : la grande maison, Djamaa El Fna, la maison d’Eva, la maison de Ben Saïd, la poste/banque et les ruelles :


Ce qu’on observe, c’est une volonté de gommer tout ce qui pourrait référer à une certaine modernité. C’est la vieille ville, la Médina, une partie de la vieille Médina qui est donnée à voir. D’où l’absence de véhicule, de voiture, de grandes chaussées, d’immeuble moderne, de café, d’hôtel… Bref, tout ce qui définit une ville moderne y est absent. Par contre tout ce qui est habillement moderne (à part deux ou trois personnes), moyens de transports motorisés, moyens de divertissement actuels ne sont représentés.
Ce n’est pas vraiment la ville Marrakech qui est représentée dans ce film, mais la conception d’une certaine ville orientale qui tourne le dos au modernisme continuant de vivre dans un certain Moyen Age.
« Généralement, la ville reste dans un second plan comme un simple cadre au service de la narration (localisation, références spatiales ou décors). » [12]
Marrakech devient prétexte à une histoire, à une intrigue. Elle n’est pas le personnage principal. Elle est ce décor qui sert à asseoir et à soutenir une histoire.
D’un autre côté, plusieurs relations, plus ou moins étroites, plus ou moins intéressantes, unissent la ville et le cinéma. Ces relations sont soit d’ordre scénographique ou dramatique ou encore thématique.
« La relation entre la ville et le cinéma n’a pas cessé de se renforcer, se manifestant sur plusieurs fronts. La scénographie constitue sans doute le lien le plus évident, dans la mesure où la ville, en tant que cadre où se déroule la vie quotidienne d’une grande partie de la population, s’érige comme espace dramatique par excellence. Mais le lien entre ville et cinéma est aussi de l’ordre de la thématique, il s’agit alors de manifester l’imaginaire social des paysages et des architectures impossibles (depuis l’ingénue Metropolis jusqu’à Coruscant) ou de mettre au jour les formes d’habitat dans la ville, dans les quartiers et/ou les périphéries.»[13]

Dans ce film, la ville est un simple cadre spatial, un décor dont la raison d’être principale est de servir le récit, la narration et l’histoire. Elle fonctionne comme une sorte de « mise en contexte spatiale » de la diégèse. Ce qui revient  à dire que la vie de Julia, de sa petite famille, de sa quête et de sa relation avec Bilal sont mis au premier plan. Tout le reste est anecdotique et accessoire. Ou alors c’est le côté plastique (Esther Freud est la fille d’un peintre : il serait intéressant d’analyser les descriptions qu’elle fait de la ville vu que certain romanciers «utilisent la technique cinématographique dans la construction de leurs textes »), le côté carte postale qui sont donnés à voir.

« … A la différence des célèbres communautés traditionnelles, les villes et plus spécifiquement les métropoles sont le foyer des innovations, du progrès, de la pensée universelle et de la liberté personnelle et collective. Le résultat de la mobilité sociale et culturelle de la grande ville, du mélange de la population et de l’abondance des références culturelles n’est qu’affaiblissement partiel des différences (de provenance, d’appartenance, etc.) entre groupes et individus. Dans la mesure où le poids de la conscience collective est moindre dans les grandes concentrations humaines, on s’y trouve confronté en grande partie à la conscience individuelle – mais une conscience poreuse. Ceci n’est pas possible dans la communauté traditionnelle, où règnent l’esprit de clocher, l’idée d’un Nous face à un Eux, d’un à côté, puis d’un Je, de l’autre, qui résiste à la modification des usages et coutumes. »[14]
La grande maison/fondouk rassemble en son sein toute une panoplie de genre humain : des saltimbanques, des prostitués, des étrangers, des enfants, des femmes, des hommes, des vieillards… C’est en se trouvant au milieu de ce tourbillon d’individus et de communautés disparates que Julia a pu poursuivre son chemin et entreprendre son itinéraire.




[1]Jean-Louis Comolli, « La ville filmée. » In : Regards sur la ville, sous la direction de Gérard Althabe, et Jean-Louis Comolli, Paris, Centre Georges Pompidou-IRCAM, 1994, P.130

[2]Alain Cambier, Qu’est ce qu’une ville ? Chemins Philosophiques, Paris, collection dirigée par Roger Pouivet, Vrin, 2005, p.84
[3]Gabriel Dupuy. Derycke P.H., Huriot J.M. et Pumain D., « Penser la ville. Théories et modèles. » In : Annales de Géographie. 1997, t. 106, n°596. pp. 440-442.
[4] Jean-Claude Bationo, « La ville, objet de civilisation et de littérature en cours de français langue étrangère », Questions de communication, consulté le 22 Février 2014. URL : http://questionsdecommunication.revues.org

[5] DE VITRAY-MEYEROVITCH Eva, Rûmi et le soufisme, Paris, Seuil, 2005, p. 82.
[6] DE VITRAY-MEYEROVITCH, op.cit., p.83
[7] ELBAZ Robert, Tahar Ben Jelloun ou l’inassouvissement du désir narratif, Paris, L’Harmattan, 1999, p.65.

[8]RAHMA Zainal-Abidine, L'errance dans l'œuvre de Meddeb entre islam, soufisme et Occident : lecture d'un interculturel du possible.  Littérature. Université Rennes 2, 2008. French. <tel-00268244> P.25
[9] IBN ‘ARABI, Le dévoilement des effets du voyage, titre original : Kitâb al-isfâr ‘an natâ’ij al asfâr, texte arabe, établi, traduit et présenté par Denis Gril, Paris, Éditions de l’éclat, coll. « Philosophie imaginaire », 1994, p.3.
[10] MEDEB  Abdelwahab, « A bâtons rompus avec Abdelwahab Meddeb », », débat avec A. Meddeb à l’Institut d’Etudes Romanes de l’Université de Cologne, juin 1987, in Cahiers d’études maghrébines, n°1, 1989, p. 18.
[11] Martinez Gutierrez Emilio Martín, « Images et imaginaires de la grande ville : variations sur une symphonie urbaine », Sociétés, 2009/1 n° 103, p. 33-46. DOI : 10.3917/soc.103.0033.
[12] Martinez Gutierrez Emilio Martín, « Images et imaginaires de la grande ville : variations sur une symphonie urbaine », op.cit.
[13]Ibid.
[14] Martinez Gutierrez Emilio Martín, « Images et imaginaires de la grande ville : variations sur une symphonie urbaine », op.cit.

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