UN AIR DE KORA




UN AIR DE KORA[1]


SYNOPSIS
« Salma, une femme musulmane voilée, rêve de devenir joueuse de kora. Mais dans sa tradition, les femmes ne jouent pas de cet instrument. Un jour, alors qu'elle se rend au monastère pour récupérer la kora de son père, elle a la possibilité de suivre des cours de kora secrets avec son frère Manuel. Cette rencontre se transforme en idylle. Dans une joyeuse mélancolie, les notes de musique deviennent une oasis pour cette passion interdite. [2]»
Le court métrage se déroule pour sa grande majorité dans deux espaces « antagonistes » la maison familiale de Salama et le Monastère, lieu où vit le moine Manuel. Le premier espace est en quelque sorte mixte : des femmes et des hommes. Cependant cet espace est divisé en deux lieux : la « grande salle » où se réunissent les hommes (le père et ses fils) pour jouer de la musique et la cuisine où se trouvent les femmes pour préparer le repas. Salma et le lien qui relie l’espace des hommes à celui des femmes.
Les seuls moments où les hommes et les femmes sont réunis, c’est au moment des repas et pendant la prière. Mais même à ces moment-là, les hommes et les femmes mangent séparément.
Salma observe les hommes en train de jouer de cet instrument, Kora, refoulant le désir d’en faire autant. Mais cet instrument est interdit aux femmes[3]. Au lieu d’apprendre à jouer de cet instrument, la mère lui enseigne la façon de préparer la semoule nécessaire à la cuisson du plat du couscous. Elle doit tenir la calebasse entre ses jambes entr’ouvertes.
Les deux « instruments » (la calebasse et la Kora, véritable « emblème de la culture mandingue ») tous deux « curieusement féminins » se ressemblent.
Le premier instrument ou ustensile est « complétement » féminin : sa forme ronde et le fait qu’il est creux. Le second est à la fois féminin et masculin : la forme ronde de sa demi-calebasse évidée et percée d'un trou (dans la partie supérieure droite), le deux autres trous (au-dessus et en dessous) permettant de faire passer le manche à travers la calebasse (phallus : le côté masculin de l’instrument). Selon la légende l’instrument appartenait auparavant à une femme avant que l’homme ne se l’approprie et, par la suite, l’interdit aux femmes.
La femme écarte ses jambes pour se servir de la calebasse, et en se faisant elle est confinée dans sa condition de femme ne constituant pas de « menace » pour l’homme. Cependant, la Kora risquerait d’offrir à la femme un moyen de transcender sa condition féminine et de se « transformer » en homme. C’est peut-être parce que le musicien doit écarter les jambes pour se servir de cet instrument,  la femme doit écarter les jambes pour se servir de l’instrument. Pour l’homme, une femme jouant de la Kora est une image fort suggestive (phantasme) et en même temps dérangeant et provocant. La Kora pourrait offrir à la femme un moyen impressionnant et émouvant risquant de doter la femme d’une sorte de puissance.
Salma regarde et écoute son père et ses frères jouer de la Kora, mais ce n’est pas suffisant pour apprendre à en jouer. Elle aura l’occasion d’apprendre à jouer de cet instrument. Mais c’est un homme qui va le lui apprendre. Elle est envoyée au Monastère pour récupérer une Kora et la rapporter à la maison.
Au monastère, elle aperçoit un moine. Ils échangent des regards. Ce moine, Manuel, deviendra son maitre de musique. Et comme l’a fait sa mère pour la calebasse, Manuel lui demande, au début de la première leçon, d’écarter les jambes. C’est une métaphorisation de l’acte sexuel à venir et qui aura lieu effectivement entre les deux personnages. Sans être montré, l’acte est suggéré. Suggéré par, sans doute, une certaine pudeur.
Comment la réalisatrice africaine est arrivée à représenter la pudeur dans son film ? Il y a peut-être une certaine contradiction apparente entre image qui montre et la pudeur qui voudrait dissimulée ?
La pudeur : « Elle touche le corps et le cœur, pose une limite, signifie un retrait. Elle est l’écart. Elle a part à l’intime, suggère un secret qu’elle serait bien en peine de nommer, s’interpose, impose; distance et respect. Comment parler de la pudeur en des temps de regard dévorant, de regard insatiable, où la possibilité de tout voir et de tout savoir est revendiquée comme un droit, où la transparence est une obsession, où l’existence ne se prouve que de se montrer? »[4]
La réalisatrice montre côte à côte deux grandes religions qui ont fait de la pudeur une vertus et presque un pilier de la foi. Elle « joue » dans son film sur une corde raide : ne pas blesser, ni heurter ni les adeptes de l’une ni ceux de l’autre. La femme est musulmane et appartient à une famille musulmane traditionaliste.  Elle est, de surplus, voilée. L’homme est chrétien. De plus, c’est un moine. Toute la difficulté est là.
L’on sait que : « l’actualité cinématographique semble mettre à nu nos fantasmes les plus obscurs et mettre à mal la pudeur comme prétendue vertu féminine. Apologie du sexe et de la violence, le cinéma réalise, dans la confusion des sens, une véritable « confusion des genres » (Ilan Duran Cohen), où s’entremêlent érotisme et pornographie, amour et sexualité. De l’impudeur à l’impudence, les nuances s’estompent, au profit d’un spectacle au parfum de scandale, où l’image des femmes flirte avec séduction et détermination, perversion et revendication. »
Dans ce court métrage, plusieurs indices ou plutôt signes, puisque c’est un choix exprimé de la part de la réalisatrice, montre la pudeur.
·         D’abord, c’est une femme voilée ;
·         Quand, elle croise, pour la première fois, le regard de Manuel, elle ne soutient pas ce retard et, dans un geste pudique, elle se retire ;
·         Quand le moine, lui demande d’écarter ses jambes afin de tenir l’instrument de musique en ses cuisse, elle relève partiellement sa robe et ne les écarte pas suffisamment ;
·         Quand, Manuel voulait lui montrer comment prendre les cordes de l’instrument de musique, elle retire sa main.
 « Etrange jeu d’amour et de mort, fragile équilibre entre virginité et violence, la pudeur apparaît comme le critère de la juste mesure, nécessaire à la distinction entre cinéma et exhibitionnisme. Apparentée au phénomène identitaire et à l’image spéculaire, la problématique de la pudeur et de l’impudeur délimite cet espace liminal du féminin et du masculin, de l’extériorité et de l’intériorité, de la domination et de la soumission, du visible et de l’invisible . »
La pudeur qui au départ crée une sorte d’espace séparateur entre la femme et l’homme va, petit à petit, au fil de leur rencontre et de leur conversation, s’estomper pour disparaitre. Au début, un grand espace les sépare.
La croix au milieu du cadre le divise en deux parties : elle dans son habit de musulmane voilée, lui dans son habit de moine. Par une sorte de champ/contre-champ conjugué à un travelling avant et par les regards échangés par les deux protagonistes, la réalisatrice montre, sans le recours au dialogue, la naissance d’un sentiment, le changement qui est en train de se faire dans leurs cœurs et leurs esprits. On voit qu’ils sont conscients de ce changement, de cette attirance, de ce bouleversement émotionnel qui est en train de naitre. Les plans suivants montrent l’évolution de ce changement. Cet espace se réduit au fur et à mesure de leurs rencontres.
La croix a perdu son rôle de séparateur. Par cet angle de prise de vue, la croix est décalée vers la droite. Elle ne divise plus, ne sépare plus. C’est un simple élément du décor. L’espace qui les séparait s’est considérablement réduit. A la fin, il disparaît au profit d’un autre espace plus intime où les deux personnages débutent une relation amoureuse par des attouchements, une déclaration d’amour pour finir par un acte sexuel suggéré que la femme inaugure par un baiser sur la joue de l’homme et par une caresse du visage de la femme par la main de l’homme caresse demandée et guidée par la femme. C’est une évolution que la femme a voulu et concrétisée dans les faits.
La relation entre La femme et l’homme a considérablement et intimement évolué. La femme finit par se débarrasser de sa pudeur en enlevant son voile et le jetant par terre. C’est elle qui a fait les premiers pas. Ses voiles ont pris de la couleur. A chacune de leur rencontres, la femme arbore un voile de couleur différente. Cependant, il semble que l’homme est resté fidèle à lui-même : il est resté moine en gardant sa robe. D’ailleurs, il va se détourner de la femme et évite ainsi d’être défroqué. Il a choisi de rester moine, de ne pas répondre à l’appel de l’amour.
La femme, elle, est devenue une mère-célibataire. Un autre problème que vit plusieurs femmes, mais cela est une autre histoire. Pourrait-on dire que cette perte de pudeur a fini par rendre la femme « malheureuse », triste, désespéré : « La pudeur est le pressentiment d’une dignité spirituelle qui est propre aux choses de l’homme et qu’on s’expose à profaner si, par une sotte franchise, on en galvaude la confidence » (Jankélévitch).
La femme n’est pas restée seule. Elle trouva un soutient en ce père dont elle dit, dans une chanson, qu’elle en a peur. Elle n’est pas seule dans la mesure où elle a un enfant qu’elle finit par prendre dans ses bras.
Pour conclure sur la pudeur, il serait pertinent de dire que « la pudeur, qui est au cœur du refus de représenter les choses, ne consiste pas à les voiler ou les dissimuler à des fins de censure, mais au contraire pour mieux les révéler. La pudeur est en cela l’intelligence du paradoxe qui veut qu’une chose soit plus présente par son absence, que le paroxysme se manifeste le mieux en creux, que la puissance et la fougue du souffle vital soient plus fortement ressenties dans le vide que dans le plein, dans les déchirures blanches laissées par le pinceau en fin de course que dans le trait plein et bien ancré, dans les litotes du texte littéraire, dans les soupirs et les silences de la musique[5]», dans les images en filigrane d’un texte filmique.
Dans cet espace, le Monastère, Salma a perdu sa pudeur, sa virginité et ses illusions. Pourtant c’est dans cet espace qu’elle a appris à jouer de la Kora, qu’elle a connu l’amour, qu’elle a connu une certaine « liberté ». Cet espace lui est, du jour au lendemain, devenu interdit. Deux obstacles lui barrent désormais l’entrée : la porte grillagée et un « gardien », le prêtre. Deux ans à vouloir y accéder ; deux ans de tentatives de parler à Manuel qui, pourtant, le sait. Un espace qui est devenu interdit à Salma, mais en même temps devient une prison pour Manuel. Une prison choisit le moine, la préférant à l’amour « terrestre ». Il a sans doute préféré l’amour de Dieu.
Le cinéma c’est d’abord une représentation d’un espace. Cet espace est souvent occupé par un ou plusieurs corps féminin (s) et/ou masculin (s). Le corps est un espace filmique par excellence. Des mains, des visages, des bouches, des yeux… sont cadrés en plans plus ou moins serrés, en gros plans, en très gros plans. Dans la mesure où le corps reste « la marque de l’ individu, sa frontière, la butée qui le distingue des autres, il est le modèle par excellence de tout système fini. Comme le corps a une structure complexe, les fonctions de, et les relations entre ses différentes parties peuvent servir de symboles à d’autres structures complexes. (...) Le corps est un symbole de la société, et le corps humain reproduit à une petite échelle les pouvoirs et les dangers qu’on attribue à la structure sociale. [6]»
Un air de Kora se concentre d’abord sur l’évolution d’une jeune fille, Salma. Salma cherche à apprendre à jouer à la Kora. Elle y parvient et rencontre en même temps l’amour.
Le film s’ouvre sur un plan serré sur le visage de Salam. Elle regarde et écoute un air de Kora. Ce visage si jeune et si beau est concentré sur ce qu’il regarde et sur ce qu’il écoute.
 Ce qu’il écoute et ce qu’il regarde, nous le verrons au plan suivant : gros plan (plan subjectif) sur les mains jouant un air sur l’instrument la Kora. Dès l’incipit, la thématique du court métrage est posée. Une femme voilée, une musulmane, qui en regardant des mains jouer sur la Kora et en écoutant l’air que ces mains arrivent à produire, espère faire du même, apprendre à faire la même chose. L’excipit se ferme sur la même jeune femme. On constate que cette étincelle dans les yeux, ce sourire sur les lèvres de la femme ont disparus. Le voile redevient gris.
La femme retrouve un peu de réconfort, d’apaisement et de consolation en serrant son fils entre les bras. L’enfant serait son avenir.




[1] Un air de Kora (2018) 23 min de, par Angèle Diabang (Sénégal)
-Poulain de bronze | Bronze Poulain
-Prix de la meilleure femme réalisatrice (CEDEAO)
[3] La kora est un instrument de musique à cordes originaire du Mali que l'on trouve dans toute l'Afrique de l'Ouest. Selon la légende, la première kora était l’instrument personnel d’une femme-génie qui vivait dans les grottes de Missirikoro au Mali. Impressionné et ému par la musique de l’instrument, un grand chef de guerre, Tiramakhan Traore, décida d’en déposséder la femme-génie. Aidé de ses compagnons de chasse, Waly Kelendjan et Djelimaly Oulé Diabaté, il récupéra l’instrument qui échut à Djelimaly, le griot du groupe. Djelimaly la transmit à son fils Kamba. Et ainsi elle passa de père en fils jusqu’à Tilimaghan Diabaté qui l'introduisit au Mali. https://fr.wikipedia.org/wiki/Kora

[4] -http://www.cairn.info/revue-etudes-2001-2-page-180.htm
[5] http://www.iletaitunefoislecinema.com/la-pudeur-dans-le-cinema-asiatique/
[6] Bill KROHN , « Au jeu des correspondances », Les Cahiers du Cinéma n° 476.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire