POURRAIT-ON S’IMPROVISER « SCRIPT-DOCTOR » ?

 

 

POURRAIT-ON S’IMPROVISER « SCRIPT-DOCTOR » ?


Abdelkhalek Sabah

Est-ce que « n’importe qui » (quelle que soit sa position intellectuelle et socioculturelle) pourrait évaluer un scénario ?

Un scénario ce n’est pas un roman et on a beau être un romancier, journaliste ou producteur on n’a pas pour autant les outils adéquats pour jauger, juger, évaluer ce parent éloigné de la littérature. Ne faudrait-il pas former des lecteurs et évaluateur du scénario. Il y a certains qui n’avaient regardé même pas un film de qualité et qui, du jour au-lendemain, se métamorphosent, comme par enchantement évaluateurs, en lecteurs et critiques de scénario. Un peintre pourrait-il juger un plan d’architecture ?

Quelqu’un a dit : il faut « voir le pommier derrière le plant ».

Le scénario n’est qu’« un travail en cours » qui possède des capacités et des promesses qu’un cinéaste est capable de faire épanouir.

Un scénario n’est jamais définitif. A la différence d’un roman, d’une pièce de théâtre. Un scénario reste perfectible. Souvent, on fait l’erreur de lire un scénario comme l’on lit une œuvre littéraire (nouvelle, roman, pièce de théâtre) ou une œuvre d’art (un tableau de peinture ou un film). Ce sont des œuvres « achevées ». Un scénario est susceptible d’être, à tout moment, corrigé même pendant le tournage. « Mais ce n'est pas le cas d'une œuvre toute fraîche. Voyez au-delà du texte, laissez-lui du crédit. Cette incapacité à voir le potentiel d'un texte est l'un des défauts majeurs de nombreux décideurs. Ils veulent être séduits tout de suite et si le verre n'est qu'à moitié plein, ils sont impuissants à le remplir avec leur imagination. »

Il serait inopportun, voire aberrant de s’adresser à un scénariste en disant, irrité : « tu aurais dû faire cela, ne pas faire ceci et tu as mal fait ça ». « L'imparfait n'est pas de mise. L'auteur a encore l'occasion de faire ça, de réussir et même d'écrire un chef-d'œuvre. Bref, n'en voulez pas à l'auteur d'avoir raté son coup, rappelez-vous qu'écrire, c'est réécrire et qu'un auteur fait des progrès à la fois sur son projet et sur son artisanat. Qu'on se le dise, le tout premier jet du scénario de Citizen Kane était mauvais. »

Il arrive, bien sûr, que certains verres soient tellement vides, tellement révélateurs d'une pauvreté artisanale qu'on peut émettre des doutes sur la capacité de leur auteur à remplir le verre un jour. Mais, au moment même de la réception du texte, le lecteur doit être confiant et voir au-delà de ce qui existe en l'état.

D’autres affirment qu’il ne faut « pas comparer un pépin avec un pommier. »

Tout scénario est une œuvre par excellence inachevée. En effet, il serait absurde, irrationnel de faire la comparaison entre un scénario et un film fini, « un pépin avec un pommier » ? l’on oublie presque toujours qu’un scénario devra être travaillé et retravaillé avant d'atteindre le stade de production, « et même parfois modifié sur le plateau, sur la table de montage ou au mixage ? »

Que faire alors ? dites – vous.

La formation. C’est la tâche des ateliers d'écriture de former des évaluateurs de scénario, et, plus précisément, des script doctor. Même un producteur ne pourrait avoir forcément des aptitudes de script doctor compétents. « Si vous réalisez que vous n'avez pas les aptitudes et que vous êtes décideur - c'est-à-dire si une partie de votre activité consiste à évaluer des scénarios pour décider s'ils méritent d'être soutenus financièrement -, vous pouvez avoir la sagesse de changer d'activité. Et si vous réalisez que vous avez les aptitudes, formidable ! Le monde a besoin de bons lecteurs de scénario et de bons script doctors » .

Bref, on ne peut s’improviser script doctor. Il faut se former. Peut-on s’improviser critique cinématographique, critique littéraire ou critique d’art sans aucune formation ? Un journaliste aussi talentueux qu’il soit, un romancier aussi célèbre qu’il pourrait être ou un producteur aussi exceptionnel qu’il en a l’air ne saurait être, ne pourrait être, sauf exception, un bon script doctor. Mais que dire d’un simple fonctionnaire de bureau qui est surement très bon dans son travail , mais qui ne possède pas les outils et les mécanismes adéquats pouvant l’aider à énoncer des « jugement » sur un scénario ?

LE CINÉMA TUNISIEN





LE CINÉMA TUNISIEN



Les différents ouvrages, qui ont été consacrés au cinéma tunisien, l'ont étalé sur quatre périodes. Première période, c'est celle qui s'étend entre 1924 et 1970. Elle a connu la réalisation de quelques films. Albert Samama fut le pionnier de cette culture cinématographique tunisienne naissante. Il tourna plusieurs films muets dont La fille de Carthage (1924). En 1935 Abdelaziz Hassine réalisa un long métrage de fiction sonore : Tergui.
Entre 1956 et 1965, les dix premières années qui suivirent la fin    du        protectorat,     le cinéma             tunisiens          produisait un nombre remarquable de documentaires réalisés par des cinéastes tunisiens. Mais, Le premier long métrage tunisien, fut celui de Omar Khlifi L'Aube (1966).
La deuxième période s'étale entre 1970-1980. C'est la période des cinéastes issus des ciné-clubs dits amateurs, comme,  par exemple, Boughedir. C'est pendant Cette période que le cinéma tunisien a connu une rencontre remarquable et fructueuse entre les trois courants cinématographiques se trouvant dans le pays : le cinéma professionnel, les ciné-clubs et le cinéma'' amateur ".
C'est pendant cette période qu'un certain cinéma formaliste s'empara du paysage cinématographique tunisien. Ce cinéma connaît une certaine hégémonie exercée par les coopérants d'orientation formaliste. Ces derniers ont accaparé la gestion des ciné-clubs tunisiens. Par conséquent, l'impact de ces formalistes fut remarquable sur un certain nombre de réalisateurs tunisiens de tendance professionnelle comme, par exemple, F. Boughdir (La Mort trouble) et Ben Aicha (Mokhtar). L'année 1972 constitue la fin de cette période formaliste, de ce cinéma d'expression française. On commence à utiliser l'arabe dialectal tunisien. On constitua de nouveau ciné-clubs. Ces derniers se lancent dans une certaine réforme du cinéma tunisiens. Ils tentent d'ouvrir le cinéma dans la direction des autres régions tunisiennes et des autres catégories sociales, surtout les jeunes. Pour eux, le cinéma doit traiter des autres problèmes socioculturels, d'où l'émergence d'un cinéma d'obédience réaliste et néo-réaliste. Les réalisateurs appartenant à ces courants optent pour la Réforme . Néanmoins, cette Réforme canalisa ses efforts, aux dire de certains critiques, dans la direction d'un projet administratif de nationalisation du cinéma tunisien tout en gardant, en même temps, le même système de production occidental:
« Nationaliser ne doit pas signifier uniquement en finir avec la domination administrative et économique des grandes firmes cinématographiques étrangères mais aussi et surtout en finir avec leur système économique de production et leur modèle culturel de Cinema. [...] Nationaliser doit signifier produire un cinéma national et non reproduire le cinéma occidental dans une structure nationale ».[1]
Le courant réformiste a eu pour premières intentions de faire en sorte que le cinéma tunisien:
« déborde son  cas  élitaire  et  devienne  un mouvement culturel dont la mission  serait  de combattre  le  cinéma  commerçant  et  de   faire prendre conscience au public de  son  identité  socio- culturelle ».[2]
Cette école réformiste a voulu que le cinéma soit le reflet ou l'expression de tous les problèmes socioculturels de la société tunisiennes. Ils tentèrent de donner au cinéma son rôle d'éveil et d'in­ formation. Les films de cette période, des courts métrages pour la plupart, auront pour thèmes la prostitution des femmes, les problèmes sexuels, les problèmes engendrés 'par la mixité et les tabous sexuels, ... Le premier long métrage, que connut cette période, fut produit en 1977 par Ridha Béhi. Dans ce film, le cinéaste s'attaque
«avec violence et sans ambages à la sexualité, à la frustration sexuelle dans le monde arabe. Il [R. Béhi] prend le sens du véritable  réquisitoire  d'une politique tunisienne et d'une tendance politique à l'échelle du Tiers monde. Dans ce film, il combat le Tourisme qui s'accompagne d'une expropriation, d'une continuelle violence, bref par la vente de ce qui  fait la  personnalité  tunisienne »[3].
Cependant, ce n’est qu’en 1980 que ce cinéma va connaître une   certaine   pluralité   au   niveau des thèmes traités.   Cette date connaîtra, aussi, la diversification des " écoles " nationales dans le domaine du cinéma. Depuis 1980, lm école " tunisienne s'impose dans le cinéma maghrébin et africain et fait preuve, malgré la censure et l'autocensure, de dynamisme et de créativité.
La troisième période s'étale entre 1980 et 1990. Cette période se caractérise par des film qui abordent des thèmes en rapport avec l'identité arabe et africaine. Nous pouvons citer un certain nombre de film présentant la même thématique : Soleil des hyènes (1977) de Ridha Behi, L'ombre de la terre (1982) de Taïeb Louhichi, Les baliseurs du désert (1986) de Nacer Khémir, Les sabots en or (1988) de Nouri Bouzid... Cette période a connu, également, l'interdiction de deux films réalisés par deux femmes, à savoir Selma Baccar et Néjia Ben Mabrouk. Elles s'y attaquent à des thèmes comme la sexualité féminine, l'enseignement de l'éducation sexuelle à l'école, l'égalité entre hommes et femmes... C'est durant cette décennie que les cinéastes tunisiens aussi bien, d'ailleurs, que les cinéastes arabes abordèrent le sujet de l'identité, de l'appartenance arabe, de la sauvegarde de sa propre culture, de l'image de soi afin de pouvoir créer on propre futur, son propre destin.
La quatrième période s'étend de 1990 jusqu'à aujourd'hui. Les cinéastes tunisiens prennent conscience qu'il ne faut pas toujours imputer l'amertume et le tourment dans lesquels vivent l'individu à un environnement collectif:
« Tout se passe comme si on avait pris conscience que ce rabattement sur le collectif est encore une fuite, un exutoire, une excuse pour ne pas analyser le détail des situations [4]».
C'est dans ce sens, que les cinéastes tunisiens se sont détournés des grands thèmes identitaires pour s’intéresser au présent, aux problèmes en rapport avec la société tunisienne, avec le quotidien des individus.  Des sujets comme les problèmes des jeunes et des femmes, le chômage, l'exode rural, le transport... apparaissent dans les nouveaux films. Désormais,  le  cinéma colle à la réalité sociologique.
Deux tendances se sont dessinées dans la cinématographie du pays nord-africain : la première, représentée par les soi-disant populistes comme Omar Khlifi ou Ahmed Khechine, qui ont eu tendance à exploiter des formes d'expression qui satisferaient le public friand de cinéma occidental et égyptien; le second, représenté par les intellectuels Sadak Ben Aicha, Abdellatif Ben Ammar, Férid Boughedir ou Rachid Ferchion. Si le cinéma tunisien a commencé à décoller à la fin des années 1970, ce n'est qu'une décennie plus tard qu'il a vraiment pris son envol, grâce à Nouri Bouzid et ses productions Aziza et Zil al-ard. Déjà aujourd'hui, il traite de la modernité, en se concentrant sur des questions promues par le gouvernement, telles que la libération des femmes. Cependant, il semble qu'après avoir abordé cette question, elle ait stagné, comme Soni Chamki, une étudiante de cette cinématographie, le considère. Viola Shafik (2013) considère que cette prédominance et sa codification sont dues à l'idéologie moderniste post-coloniale du tiers monde, à la liberté politique limitée et aux stratégies européennes de coproduction, basées sur des politiques de différence culturelle. Depuis 2000, il y a eu quelques changements qui ont renouvelé la cinématographie tunisienne, visible dans des films comme Elle y lui, d'Elyes Baccar, et Le prince, de Mohammed Zian. Avec eux, le cinéma tunisien a connu une évolution que l'on pourrait qualifier de spectaculaire, tant du point de vue de la qualité que de la quantité, ce qui est principalement dû au changement de génération que connaît le pays. Le monde du cinéma tunisien a vu apparaître de grands cinéastes, comme Férid Boughedir, qui a été choisi comme membre de jurys internationaux, dans des festivals comme Cannes et Berlin dont les longs métrages ont marqué une nouvelle étape permettant à la Tunisie de bénéficier d'une grande projection internationale, par exemple dans la célébration annuelle du Festival de Carthage. En témoignent des films comme Halfaouine: le garçon des terrasses, Un été à la Goulette ...
C’est surtout pendant les années 90 que le cinéma tunisien connaist un certain nombre de films phares tels que : L'Homme de cendres, Halfaouine, la goulette... Ces années sont surtout marquées par l'apparition de cinéastes femmes: Selma Baccar (La danse du feu), Moufida Tlatli (Les Silences du palais).
Cette période a favorisé l'arrivée à la réalisation à des femmes comme M. Tlatli qui fut pendant un certain temps monteuse ou collaboratrice. Elle connut un grand succès avec son film Les Silences du palais (1 994).


[1] A. Bouden, "Pourquoi un cinéma amateur tunisien?", Nawadi-Cinéma, Tunis, avril 1971, p. 16.
[2] C.-M. Cluny, Dictionnaire des nouveaux cinémas arabes, Paris,  Sindbad,  coll."  La Bibliothèque arabe ", 1978, p. 388.
[3] Cinéma Arabe, "Soleil des hyènes", Paris, n. 9 juin/juillet 1978, pp. 26-28.

[4] Brahimi D., Cinémas d'Afrique francophone du Maghreb, Paris, Ed. Nathan, coll." Université", 1997, p. 10 l.


Filmer l'exil/ filmer en exil : Nostalghia d'Andéi Tarkovsky




Filmer l'exil/ filmer en exil :

Nostalghia



Je ne veux point dormir sur la terre étrangère,
Sur la terre du nord je ne veux point mourir !
J'aurais froid sous un sol sans flamme et sans lumière ;
Mes yeux veulent se clore où Dieu les fit s'ouvrir !
(Auguste Lacaussade,« Le bengali•, Poèmes et paysages)

Introduction
Au départ de toute nostalgie, il y a le manque et le désir de combler ce manque. La parole de l'exilé essaie de traduire ce désir et ce manque par les mots et/ou par les images.  Il tente de conjurer cette rupture ou comme dit l'écrivain Emile Olivier cette « cassure mentale» par une quête intime, parfois mystique surtout lorsque l'exil est ressenti intérieurement. L'exil intérieur qui intérieur qui n'est pas nécessairement provoqué par un déplacement géographique, se trouve à la base d'une perte identitaire parce que l'exilé spirituel ne trouve plus ses repères culturels, idéologiques ou religieuses.
L’exil est fondamentalement un bouleversement, une perturbation et une altération vécus sur le chemin du destin et de l'existence. Il est un déchirement lancinant. un déracinement tragique. Il est la source d'un désossement identitaire. L'exilé se sent partout mal et il est toujours à la quête d'un endroit où il peut se sentir bien. Il porte en lui sa partie, ses origines, son passé. D'où l'impression de vivre une double vie. Le positif dans une vie d'exilé, c'est d pouvoir transformer l'exil en quelque chose de bien, de l'exploiter. C'est ce qui est arrivé avec le's cinéaste qui exemple Andréi Tarkovski : cinéaste russe qui a choisi l'exil parce qu'il ne pouvait plus exercer librement son travail.
Le film NOSTALGHIA traite les deux type d'exil : l'exil extérieur provoqué par une sorte de déphasage par rapport à une réalité que l'exilé intérieur n'arrive plus appréhender, ne reconnaît plus.

1.      Censure et cinéma de l'exil
La période Staline, surtout durant les dernières années de son règne, connaîtra une régression à la fois quantitative et qualitative relativement à la production des films. Ce n'est qu'à partir de 1954 que cette production va redémarrer. Pendant les années 1960, la production se stabilisa autour de 120 films par an. Ces années ont vu L'éclosion d'une génération de réalisateur qui va rompre avec la doctrine socialiste afin de peindre avec plus d'authenticité le parcours individuel des personnages. Certains cinéastes vont s'affirmer: Grigori Tchoukraï, Mikhaïl Kalatozov, Mikhaïl Romm.
Cette liberté ne dura quelques années. La censure d'Etat revient. Elle va contrecarrer l’évolution d’œuvres remarquablement fortes   comme   celle d' Andréï Tarkovski (Andréï Roublev 1966), et celle de Sergueï Paradjanov (les Chevaux de feu, 1965; Saïat-Nova, 1968).
Tarkovski ne pouvant plus supporter cette censure, se verra obligé de s'exiler. Il quitta la Russie en 1984 pour l'Italie. Quant à Pradjanov, il sera mis en prison durant les années 70.11 sera par la suite réhabilité et réalisa un nou­ veau chef-d'œuvre, La légende de la forteresse de Souram (1984). Tarkovski réalisa, quant à lui, NOSTALGHIA (1983), Le Sacrifice (1986) et bien d'autres après {près de 11 films).
2.      NOSTALGHIA ou comment fictionnaliser l'exil
NOSTALGHIA est quasiment un poème mystique transpercé ça et là par des bribes fulgurantes de souvenirs, de rêves, de souvenances, de survivances et de réminiscences d'un passé plus ou moins lointain en rapport avec une patrie plus ou moins réelle. C'est un poème qui montre et raconte l'absence et le désir. Andréi Tarkovsky y montre son propre exil. Le film est une sorte de semi-autobiographie. Un certain nombre de faits l'affirme: l'Italie est sa terre d'exil, la Russie est sa patrie, le poète qu'il cite dans son film (ARSENI TARKOVSKY) se trouve être son père...
Mais avant d'entreprendre l'analyse de la thématique de l'exil mis en scène par le film, il serait judicieux d'en donner le résumé ne serait-ce que pour ceux qui ne l'on jamais vu.
Le film montre ou raconte l'histoire d’un poète russe,  Andréi Gorciacov, qui est venu en ITALIE pour se documenter sur l'un de ses compatriotes, musicien en exil qui a vécu dans la région au XVIIIe siècle et qui préféra finalement la condition d'esclave dans son pays natal à celle d'homme libre à l'étranger. Il est aidé par une italienne, EUGENIA qui lui sert d’interprète,  il dure 130 minutes. Présenté en compétition officielle lors du 36e Festival de Cannes, NOSTALGHIA a obtenu, à égalité avec L’ARGENT de Robert Bresson, le Grand Prix du Cinéma de Création,  institué, pour 1983,  à la place du Prix de la Mise en Scène .
TARKOVSKY parlant de son propre film dit :
Depuis longtemps, je désirais analyser j'état d'âme, les sentiments d'un intellectuel soviétique à l'étranger. C'est-à-dire les miens en ce moment. Au fur et à mesure que je tournais, les impressions du touriste se sont transformées en sentiments plus profonds. Les couleurs sont devenues plus denses. Le film est devenu l'écho de mon état d'âme, de mal souf­ france: l'écho de la réflexion d'un homme qui a quitté sa patrie depuis un an. N0STALGHIA est situé en Italie parce que c'est un pays que je connais bien (... ) Il parle(... ) de mon détachement à l'égard de ma pa­ trie. En un certain sens, c'est l'histoire d'une maladie, d'une amnésie: la NOSTALG HIA ; (... ) c'est une maladie, une souffrance morale qui torture l'âme (... ) et dont les origines sont à chercher du côté de l'absence de communication spirituelle (... ) La NOSTALGHIA pourrait peut-être s'identifier à la perte de la foi, de l'espérance.

3. Les personnages et la mémoire
Dans le cinéma narratif, la narration finit par s'approprier l'espace. Cet es­pace se structure et s'organise par le truchement de l'implication effective du spectateur dans ce qu'il regarde, en l'occurrence le film. Cette implication est rendue possible grâce à la multiplicité des points de vue de l'omniprésence des regards. D'ailleurs, c'est cette implication du spectateur qui construit et vectorise la narration et l'espace de la narration. Cette dernière (la narration) s'organise autour d'une sorte de stratégie du regard : regard du personnage narrateur, regard du spectateur, regard de la caméra (L'œil-caméra ou l'audience-caméra, selon Orson Welles). Le cinéma, en s'appropriant l'espace, finit par le transformer en des «lieux» organisés, structurés en vue de permettre à une histoire de se dérouler.
D'ailleurs la mémoire (sans mémoire, il n'y a pas de nostalgie), selon Arnheim, est une structure plus en rapport avec la spatialité qu' avec la temporalité. Dans NOSTALGHIA, les événements rapportés s'inscrivent plus dans l'espace que dans le temps même si ces événements font appel à une segmentation temporelle.
Au commencement de toute nostalgie, il y a la mémoire qui se souvient de ce qui peut-être n'existe plus, ou qui continue d'exister mais différemment. C'est en ce sens que toute nostalgie est comparable à une maladie néfaste, destructrice.
La domestique (en Calabre) qui par désir de retourner en Calabre brûla la maison de ses patron parce qu'elle constitue un obstacle entre elle et son lieu d'origine,
Le peintre Sasnovski qui préféra finalement la condition d'esclave dans son pays natal à celle d'homme libre à l'étranger, il retourna en Russie se mis à boire et se suicida (l'idée de ne pas retourner en Russie me tue comme l'idée de ne plus voir mon pays, les bouleaux, l'air de mon enfance).
Domenico, lui, est un « fou » avec ses problèmes en  rapport  avec  le monde extérieur. Il enferma sa famille pendant sept ans dans sa maison. Dans la dernière partie du film, il met en scène son suicide non avant de résumer dans une longue tirade ses angoisses et sa mélancolie.
Je ne peux pas vivre en même temps dans mon cœur et dans ma tête. Voilà pourquoi je ne peux être une seule personne ... Voilà le malheur de notre temps, il n'y a plus de grands maîtres. Le chemin de notre cœur est couvert d'ombre. Il faut écouter les voix qui semblent inutiles. Dans les cerveaux encombrés par les canalisations des égouts, par les murs, par l'asphalte et les paperasses administratives. Il faut faire entrer le bourdonnement des insectes. Il faut emplir nos yeux par quelque chose qui soit le début d'un rêve. Quelqu'un doit crier: « nous bâtirons des pyramides. Peu importe si nous ne les bâtissons pas. » Il faut nourrir le désir et étirer notre comme un drap. Si nous voulons que le monde aille de l'avant, nous devons nous donner la main. Il faut mêler les prétendus normaux et les prétendus mal... la liberté ne nous sert à rien vous n'avez le courage de nous regarder en face, de boire, de manger, de dormir avec nous.
A la fin de sa tirade. il se suicida par le feu. Il se tenait debout sur une statue représentant un homme à cheval, donnant l'ordre de sa main d'aller en avant.


Le poète, qui a le mal du pays, erre à travers une compagne italienne remplie de ruines d'anciens monuments romains, des lieux, par excellence, de la mémoire, témoins d'un passé qui n'est plus. Il est sur les traces d'un autre exilé. Il se remémore par un ensemble de flash-back et de rêves sa maison, sa femme, ses enfants et sa compagne. Ses souvenirs ou ses rêves passent de la nostalgie à la mélancolie. Ils deviennent par moment des sortes d'images illusoires, des mirages. Il a l'impression qu'il est désormais impossible de retrouver sa Russie quelque part dans les images filmées en Italie. Le sentiment de désarroi augmente à mesure qu'il a l'impression que cette perte, cette absence est devenue irréparable et irréversible. Cette nostalgie est matérialisée à la fin du film, au niveau de la clausule, par la superposition des deux lieux: sa maison, son jardin, son chien et son petit étang au milieu d'un ensemble de colonnes romains. Peut-être que pour le poète cette superposition renferme en elle la solution pour ne plus se sentir exilé : apporter avec soi-même son espace est l'intégrer dans cet espace autre, il fournit une autre solution : abolir les frontières d'état (utopie).



4. L'exilé et les autres
L'exilé dans ce film, le poète, est un être flottant, indécis, en quête d'un interlocuteur qu'il retrouve en la personne d'un personnage plus anxieux que lui. Il ne parvient pas à communiquer avec son guide vu que ce dernier tente de l'amener à oublier ses racines, vu que ni l'un ni l'autre ne parvenait à connaître l'autre.
En le voyant lire la version italienne d'un recueil de poésie appartenant au poète russe Arseni Tarkovski, il lui conseille de jeter ce livre dans le feu (ce qu'il fera plus loin) en lui posant la question:« comment peut-on traduire de la poésie, comment peut-on traduire l'art?» Elle lui répond que le recueil est traduit par un autre poète. Andreï lui rétorqua : « vous ne connaissez rien à la Russie.« Vous ne connaissez rien à Italie, lui répond-elle.»
Mais comment faire pour se connaître? abattre les frontières, apprendre la langue de l'autre, de l'exilé.
Toujours parlant de son film, Tarkovski dit « On ne doit pas réduire ce film à une histoire. Pour moi, ce qui compte c'est l'image et surtout la lumière. Le dialogue ne compte pas, les personnages ne comptent pas. Lorsque j'écris je pense toujours à l'image. Si les images d'un film ont besoin d'un dialogue abondant, ce n'est plus du cinéma. Je suis pour un cinéma utilisant peu de mots mais des images très signifiantes. »
5. La symbolique de l'exil
Il utilise abondamment le clair-obscur et surtout un certain nombre de symbole. Il a donné une importance remarquable à l'eau, au feu: « J'aime l'eau, comme les autres forces élémentaires, le feu par exemple. Elle est très
« Ciné génique », photogénique, elle est la mobilité, le changement dans le monde, et elle représente, dans ce monde où les choses sont enfermées dans des conceptions intellectuelles, quelque chose qui n'est pas métaphysique.»
Il y a surtout la présence de la bougie que l'on associe à la flamme :



« Dans la flamme d'une chandelle toutes les forces de la nature sont actives, dit NOVALIS. »
Tous les éléments constituant la chandelle (cire, feu, air) forment en quelque sorte une synthèse de tous les éléments de la nature, cependant, tous ces éléments sont individualisés au sein d'une unique flamme. Allumée, la chandelle est une sorte de symbole de l'individualisation. Bachelard dit :
C'est dans le souvenir de la bonne bougie que nous devons retrouvez nos rêves de solitaire» il ajoute : « la flamme de la chandelle prépare toutes les rêveries de la verticalité. La flamme est une verticale vaillante et fragile. Un souffle dérange la flamme, mais la flamme se redresse.
Elle est le symbole de la pureté spirituelle et de la pérennité de la vie personnelle qui a atteint le zénith.
Quant à l'eau, elle est le moyen de purification est le centre de dégénérescence. Ces deux éléments sont souvent associés dans le film. Andreï à la fin du film parvient après plusieurs essais de traverser un bassin en tenant une chandelle allumée.

Le film ne dit pas, il essaie de montrer, de«  sous montrer» par des symboles,  par  des demi-mots. Cette volonté de suggérer plutôt que celle d’être direct, cette volonté d'irréaliser l'univers spatial du film sont exprimées par les clair­ obscur, par la brume présente dès l'ouverture, l'incipit du film:
« Plan d'ensemble sur un paysage, un décor de brume à demi-réel»
Seul, Domenico (le fou), s'adressant aux personnes autour de lui, parle brutalement, tranche dans le vif. Le réalisateur efface les contours, imbrique le monde du rêve dans le monde réel grâce à la lumière, au clair-obscur, à la symbolique des éléments.



Conclusion
Il est sans aucun doute vrai que l'exil est une phase traumatisante. Mais l'on peut également la considérer comme une période enrichissante, notamment si elle est« bien» exploitée comme l'ont fait une multitude de cinéastes. Éloigné de sa patrie, le réalisateur se trouve face à la nécessité de donner un sens à l'espace qui le sépare de sa patrie (la « vieille Russie» pour Tarkovsky) et au temps durant lequel s'éprouve cette éloignement. L'existence de l'exilé trouve sa raison de vivre dans l'expérience de la séparation, de l'exil. C'est alors que s'exprime la douleur d'être séparé d'une terre réelle et non plus imaginaire.


RÉSUMÉ, SÉQUENCE, DÉCOUPAGE






 RÉSUMÉ, SÉQUENCE, DÉCOUPAGE



Il est fondamentalement pertinent de commencer l'analyse narratologique de tout film par en faire un résumé. En effet, passer du récit au résumé de l'histoire est en mesure de permettre de faire resurgir les composantes capitales de ce récit et, en même temps, de faire jaillir les éléments importants de l'écriture. Cela a pour résultat la production d'une autre variante de l'histoire : variante dont la plus remarquable caractéristique est la brièveté ainsi que la précision.
L'élaboration d'un résumé nécessite l'utilisation à bon escient d'un certain savoir. Premièrement, il est impérativement judicieux de pouvoir différencier entre l'histoire et la narration, entre un ensemble d'événements et la manière dont ils sont rapportés par une instance déterminée. Dans un résumé, il est surtout question de prendre sur soi le fait de raconter succinctement une histoire que quelqu'un d'autre à raconter longuement et en détail. Ceci pose plusieurs pro - blêmes : en premier lieu, il est impérativement nécessaire de respecter la nature des événements alors même qu'on les résume ; en deuxième lieu, il faut trouver le " bon ton ", autrement dit utiliser les mécanismes de narration adéquats, c'est-à-dire ceux capables de donner une version résumée des événements.
Quand on dit résumé, on pense à un récit dépourvu de toute description présente, éventuellement, dans le premier récit, et de toute sorte de" commentaire " que pourrait faire un narrateur du premier récit concernant les faits, les causes et les conséquences de ces faits.
Toute réflexion concernant le concept de récit filmique appelle obligatoirement à un arrêt sur à la fois la description du film et son découpage. En effet, la description du film aussi bien que son découpage sont des articulations nécessaires d'un point de vue méthodologique. En décrivant un film nous réalisons en quelque sorte un arrêt sur image. Cet arrêt sur image même s'il prive le film de sa composante essentielle à savoir le défilement, le déroulement, le mouvement dans l'image, a pour rôle de créer une sorte de distanciation par rapport à l'objet filmique: objet de l'analyse.
Par ailleurs, la seule manière de pouvoir analyser d'une façon précise le texte filmique sans être à la merci d'une mémoire qui n'est pas toujours fiable c'est une description sinon exhaustive, du moins minutieuse (dans la mesure du possible) des plans composant le film. L'arrêt sur image équivaudrait au découpage du film en photogrammes. Ce découpage qui est une sorte de description minutieuse fut élaboré, non sans difficulté, grâce à un visionnement du film sur magnétoscope.
Ce travail corrige les défaillances d'une mémoire qui n'est pas toujours fiable et qui risque de nous enduire en erreur. Effectivement, la description et le découpage de tout film en plans comportent certains risques:
« Notamment le risque de se substituer au film et de l'effacer au profit des métadiscours et des découpages. Nous nous proposons de lire le récit filmique en fonction d'un va-et-vient entre les grandes unités d'articulations, c'est-à-dire les séquences narratives qui se confondent très rarement avec les séquences filmiques, et les unités minimales, c'est-à-dire les plans. La distinction des unités de lieu et des unités de temps nous servent de critère de délimitation des séquences narratives. Les paramètres tels que la nuit, le jour, etc.( ... ) sont des critères majeurs de définition et de démarcation séquentielle.[1]»
Nous avons pris comme unité minimale de description et de découpage le plan. En effet, la majorité des film dits narratifs-représentatifs classiques prennent comme unité de base le plan. Ces plans se combinent entre eux pour former des unités plus grandes : les séquences. Donc, le découpage peut être défini comme un travail dont la fonction est de découper le scénario (opération avant la réalisation) ou le film (opération après la réalisation) en plans et en séquences délimitées spatio-temporellement. L'unité minimale de découpage serait dans ce cas le plan. Le plan est composé d'un certain nombre de photogrammes .
D'aucuns ont estimé que le plan est l'équivalent d'un énoncé. Cependant ce concept d'énoncé s'il est aisément applicable au      récit linguistique, il l'est moins en ce qui concerne le récit cinématographique.
En effet , pour l'image filmique, un plan ne peut signifier qu'en relation avec l'ensemble des plans du film. « Tout plan contient virtuellement une pluralité d'énoncés narratifs qui se superposent, jusqu'à se recouvrir quand le contexte nous y aide »
Donc, un plan se définit par rapport aux autres plans qui le précèdent et le suivent. Alors qu'une séquence se définit et se délimite selon les critères de l'espace, du temps et de l'action. Il est également possible de délimiter une séquence en la mettant en rapport avec les au très séquences du même film. Cette délimitation nous permet de réalise une sorte d'explicitement des rapports de transition entre les différent séquences. Ce types de découpage plan par plan a le mérite de faire ressurgir les modifications au niveau de la narration, de mettre le doigt sur les différents types de transitions utilisées et sur les changements de points de vue.

La plupart des récits filmiques classiques a pour fondement soit u défi, soit un manque. Les silences du plais fonctionne sur un manque Alia n'est pas arrivée à combler le vide que laisse en elle l'absence d'identité, l'absence du père. Ce manque, Alia tentera de le combler par un retour au palais et par ses différents sauts dans le passé cherchant un souvenir ou des souvenirs pouvant l'aider à remédier à ce manque : d'où les différents flash-back. Cette recherche       justifie la nature de narration. Le film repose également sur un défi. Le défi de se libérer de l'emprise du passé qui l'enferme dans une sorte de tourbillon, dans un sorte de circularité qui ne cesse de la faire tourner en rond.
Quant à la segmentation, on la définit cinématographiquement comme une opération qui consiste à diviser le film classiquement narratif en séquences (Une séquence est formée d’un ensemble de plans qui soit d'un point de vue spatial,  temporel  ou d’action forment une unité narrative). Cette séquence pourrait avoir les caractéristiques d'un scène théâtrale.
« C’est » une première étape de l'interprétation et de l'appréciation des structures de narrativité dans les films... Ces structures sont identifiées en deux couches superposées de " narrativité ". La première de ces couches, résultant du travail conjoint de la mise en scène et de la mise en cadre, se limiterait à ce qu'il a été convenu d'appeler la monstration. Elle émanerait d'une première forme d'articulation cinématographique, l'articulation entre photogramme et photogramme, qui est la base même du procédé du cinématographe et qui permet la présentation en continu, sur la toile écranique, d'une série de cadres photographiques successifs (les photo­ grammes)[2].» (Ben Ameur).
Le découpage c'est déjà une interprétation, c'est-à-dire une mise en histoire tout à fait   subjective   dans  la       mesure   où   quand      no décrivons une image et notamment une image cinématographique nous sommes obligés de choisir parmi les composantes de cette image celles qui nous paraissent plus pertinentes pour notre analyse. De plus, il est pratiquement impossible d'épuiser une image en matière de signification. En effet, il n'est pas toujours possible de décrire exhaustivement une image. Il y a toujours un détail, un objet visuel ou sonore qui échappent soit à la perception, soit à la nomination: cet objet, ou il n'est pas perçu ou il est perçu mais n'est pas reconnu, et sans reconnaissance, il ne peut être nommé. Donc, on ne peut que produire une description plus ou moins partielle. Par ailleurs, le découpage possède ce rôle primordial et pertinent à savoir celui de mettre en évidence le « discours  »  du récit. Il y a en effet la capacité de mettre en lumière les différents « macro-structures » qui agencent le texte filmique : organisation symétrique, circulaire, asymétriques, parallèle...
Les Silences du      palais   (1994). Drame  (TUNISIE, FRANCE) Moufida Tlatli avec Amel Hedhili, Hend Sabri et Najia Ouerghi. Alia, chanteuse de festivités, ressent de l'amertume et de la lassitude de ne chanter que pour un public qui semble ne pas apprécier sa voix à sa juste valeur. A cette déception, s'ajoute l'abaissement que lui impose Lotfi qui, non content de ne pas l'épouser, l'oblige à avorter encore une fois.
Lotfi lui apprend que SIDI ALI (peut-être son père naturel), l’un des fils du Bey est mort. Elle est bouleversée. Elle revient au palais où elle a passé, avec sa mère Khadija, son enfance et son adolescence. Sa mère, qui travaillait comme domestique, n'avait jamais voulu lui révéler l'identité de son père. Elle la protège et lui intime de se méfier de tous les hommes. Mais, Alia découvre, petit à petit, sa féminité. Elle grandit dans ce palais découvrant son penchant pour la musique,  sa vocation pour le chant et son attirance pour le luth. On se rend compte vite qu'elle possède une belle voix que les Bey apprécient en l'invitant à chanter dans leurs soirées.
Elle vit dans ce palais-prison que les femmes servantes ne peuvent quitter. Ces femmes dont le seul moyen de savoir ce qui se passe à l'extérieur est la radio, ainsi que Hussein, le fils de Tante Hadda, qui leur rapporte des nouvelles de l'extérieur. Ces nouvelles concernent l'évolution de la situation socio-politique du pays et de la lutte pour l'indépendance.
Au milieu de cette réalité, Alia rencontre Lotfi, l'instituteur de Sarah et de Sélim. Lotfi vient se réfugier au palais à cause des ses agissements nationalistes. Il est caché par Hussein. Il se met à courtiser Alia. Cette dernière après des hésitations et des dérobades, se rapproche de Lotfi et de ses idées.
Sa mère, pendant ce temps-là, est, de nouveau, enceinte. Elle tente d'avorter en meurtrissant son corps et en avalant des mixtures préparées par Chérifa. Mais, elle finit par mourir la même nuit où Alia chante dans les fiançailles de Sarah. Elle transforme ce chant en un cri sous forme de l'hymne interdit exprimant ainsi son rejet du système qui emprisonne sa mère et asservit les femmes.
Elle revient, donc, à ce palais qu'elle avait quitté, il y a dix ans de cela, lors de l'indépendance de la Tunisie, pour présenter ses condoléances à la femme de SIDI ALI. Ce palais qu'elle a fui, il y a dix ans, en pleine nuit. Ce palais où elle n'y a jamais mis les pieds durant toutes ces années. En se promenant dans le palais, elle se remémore son enfance au côté de sa mère, entre les autres domestiques, en compagnie de Sarah née le même jour qu'elle, la seule de la famille du Bey qui la traitait en amie... Le palais est plein de souvenirs et de secrets. Les coins et recoins regorgent de silences qui disent long sur les mœurs des maîtres du palais, sur la vie des domestiques. Des non-dits qu'aucune parole n'arrive à combler. Dans ce palais vide, Alia essaie de répondre à la question: (( Sidi Ali (masculin d' Alia) est – il ou non son père naturel ? Tante Hadda lui fournit quelques réponses.
A la fin, Alia considère que sa vie n'a été qu'une série d'avortements et que Lotfi n'était pas l'homme providentiel qui aurait pu la sauver. Elle décide de garder son enfant et clame, ainsi, son indépendance.



[1] BEN A MEUR, L'Univers féminin cl la drôle de... , thèse de Doctorat d'Etat, puhl1éc sur internet.
[2] BEN AMEUR, op.cit.

UN AIR DE KORA




UN AIR DE KORA[1]


SYNOPSIS
« Salma, une femme musulmane voilée, rêve de devenir joueuse de kora. Mais dans sa tradition, les femmes ne jouent pas de cet instrument. Un jour, alors qu'elle se rend au monastère pour récupérer la kora de son père, elle a la possibilité de suivre des cours de kora secrets avec son frère Manuel. Cette rencontre se transforme en idylle. Dans une joyeuse mélancolie, les notes de musique deviennent une oasis pour cette passion interdite. [2]»
Le court métrage se déroule pour sa grande majorité dans deux espaces « antagonistes » la maison familiale de Salama et le Monastère, lieu où vit le moine Manuel. Le premier espace est en quelque sorte mixte : des femmes et des hommes. Cependant cet espace est divisé en deux lieux : la « grande salle » où se réunissent les hommes (le père et ses fils) pour jouer de la musique et la cuisine où se trouvent les femmes pour préparer le repas. Salma et le lien qui relie l’espace des hommes à celui des femmes.
Les seuls moments où les hommes et les femmes sont réunis, c’est au moment des repas et pendant la prière. Mais même à ces moment-là, les hommes et les femmes mangent séparément.
Salma observe les hommes en train de jouer de cet instrument, Kora, refoulant le désir d’en faire autant. Mais cet instrument est interdit aux femmes[3]. Au lieu d’apprendre à jouer de cet instrument, la mère lui enseigne la façon de préparer la semoule nécessaire à la cuisson du plat du couscous. Elle doit tenir la calebasse entre ses jambes entr’ouvertes.
Les deux « instruments » (la calebasse et la Kora, véritable « emblème de la culture mandingue ») tous deux « curieusement féminins » se ressemblent.
Le premier instrument ou ustensile est « complétement » féminin : sa forme ronde et le fait qu’il est creux. Le second est à la fois féminin et masculin : la forme ronde de sa demi-calebasse évidée et percée d'un trou (dans la partie supérieure droite), le deux autres trous (au-dessus et en dessous) permettant de faire passer le manche à travers la calebasse (phallus : le côté masculin de l’instrument). Selon la légende l’instrument appartenait auparavant à une femme avant que l’homme ne se l’approprie et, par la suite, l’interdit aux femmes.
La femme écarte ses jambes pour se servir de la calebasse, et en se faisant elle est confinée dans sa condition de femme ne constituant pas de « menace » pour l’homme. Cependant, la Kora risquerait d’offrir à la femme un moyen de transcender sa condition féminine et de se « transformer » en homme. C’est peut-être parce que le musicien doit écarter les jambes pour se servir de cet instrument,  la femme doit écarter les jambes pour se servir de l’instrument. Pour l’homme, une femme jouant de la Kora est une image fort suggestive (phantasme) et en même temps dérangeant et provocant. La Kora pourrait offrir à la femme un moyen impressionnant et émouvant risquant de doter la femme d’une sorte de puissance.
Salma regarde et écoute son père et ses frères jouer de la Kora, mais ce n’est pas suffisant pour apprendre à en jouer. Elle aura l’occasion d’apprendre à jouer de cet instrument. Mais c’est un homme qui va le lui apprendre. Elle est envoyée au Monastère pour récupérer une Kora et la rapporter à la maison.
Au monastère, elle aperçoit un moine. Ils échangent des regards. Ce moine, Manuel, deviendra son maitre de musique. Et comme l’a fait sa mère pour la calebasse, Manuel lui demande, au début de la première leçon, d’écarter les jambes. C’est une métaphorisation de l’acte sexuel à venir et qui aura lieu effectivement entre les deux personnages. Sans être montré, l’acte est suggéré. Suggéré par, sans doute, une certaine pudeur.
Comment la réalisatrice africaine est arrivée à représenter la pudeur dans son film ? Il y a peut-être une certaine contradiction apparente entre image qui montre et la pudeur qui voudrait dissimulée ?
La pudeur : « Elle touche le corps et le cœur, pose une limite, signifie un retrait. Elle est l’écart. Elle a part à l’intime, suggère un secret qu’elle serait bien en peine de nommer, s’interpose, impose; distance et respect. Comment parler de la pudeur en des temps de regard dévorant, de regard insatiable, où la possibilité de tout voir et de tout savoir est revendiquée comme un droit, où la transparence est une obsession, où l’existence ne se prouve que de se montrer? »[4]
La réalisatrice montre côte à côte deux grandes religions qui ont fait de la pudeur une vertus et presque un pilier de la foi. Elle « joue » dans son film sur une corde raide : ne pas blesser, ni heurter ni les adeptes de l’une ni ceux de l’autre. La femme est musulmane et appartient à une famille musulmane traditionaliste.  Elle est, de surplus, voilée. L’homme est chrétien. De plus, c’est un moine. Toute la difficulté est là.
L’on sait que : « l’actualité cinématographique semble mettre à nu nos fantasmes les plus obscurs et mettre à mal la pudeur comme prétendue vertu féminine. Apologie du sexe et de la violence, le cinéma réalise, dans la confusion des sens, une véritable « confusion des genres » (Ilan Duran Cohen), où s’entremêlent érotisme et pornographie, amour et sexualité. De l’impudeur à l’impudence, les nuances s’estompent, au profit d’un spectacle au parfum de scandale, où l’image des femmes flirte avec séduction et détermination, perversion et revendication. »
Dans ce court métrage, plusieurs indices ou plutôt signes, puisque c’est un choix exprimé de la part de la réalisatrice, montre la pudeur.
·         D’abord, c’est une femme voilée ;
·         Quand, elle croise, pour la première fois, le regard de Manuel, elle ne soutient pas ce retard et, dans un geste pudique, elle se retire ;
·         Quand le moine, lui demande d’écarter ses jambes afin de tenir l’instrument de musique en ses cuisse, elle relève partiellement sa robe et ne les écarte pas suffisamment ;
·         Quand, Manuel voulait lui montrer comment prendre les cordes de l’instrument de musique, elle retire sa main.
 « Etrange jeu d’amour et de mort, fragile équilibre entre virginité et violence, la pudeur apparaît comme le critère de la juste mesure, nécessaire à la distinction entre cinéma et exhibitionnisme. Apparentée au phénomène identitaire et à l’image spéculaire, la problématique de la pudeur et de l’impudeur délimite cet espace liminal du féminin et du masculin, de l’extériorité et de l’intériorité, de la domination et de la soumission, du visible et de l’invisible . »
La pudeur qui au départ crée une sorte d’espace séparateur entre la femme et l’homme va, petit à petit, au fil de leur rencontre et de leur conversation, s’estomper pour disparaitre. Au début, un grand espace les sépare.
La croix au milieu du cadre le divise en deux parties : elle dans son habit de musulmane voilée, lui dans son habit de moine. Par une sorte de champ/contre-champ conjugué à un travelling avant et par les regards échangés par les deux protagonistes, la réalisatrice montre, sans le recours au dialogue, la naissance d’un sentiment, le changement qui est en train de se faire dans leurs cœurs et leurs esprits. On voit qu’ils sont conscients de ce changement, de cette attirance, de ce bouleversement émotionnel qui est en train de naitre. Les plans suivants montrent l’évolution de ce changement. Cet espace se réduit au fur et à mesure de leurs rencontres.
La croix a perdu son rôle de séparateur. Par cet angle de prise de vue, la croix est décalée vers la droite. Elle ne divise plus, ne sépare plus. C’est un simple élément du décor. L’espace qui les séparait s’est considérablement réduit. A la fin, il disparaît au profit d’un autre espace plus intime où les deux personnages débutent une relation amoureuse par des attouchements, une déclaration d’amour pour finir par un acte sexuel suggéré que la femme inaugure par un baiser sur la joue de l’homme et par une caresse du visage de la femme par la main de l’homme caresse demandée et guidée par la femme. C’est une évolution que la femme a voulu et concrétisée dans les faits.
La relation entre La femme et l’homme a considérablement et intimement évolué. La femme finit par se débarrasser de sa pudeur en enlevant son voile et le jetant par terre. C’est elle qui a fait les premiers pas. Ses voiles ont pris de la couleur. A chacune de leur rencontres, la femme arbore un voile de couleur différente. Cependant, il semble que l’homme est resté fidèle à lui-même : il est resté moine en gardant sa robe. D’ailleurs, il va se détourner de la femme et évite ainsi d’être défroqué. Il a choisi de rester moine, de ne pas répondre à l’appel de l’amour.
La femme, elle, est devenue une mère-célibataire. Un autre problème que vit plusieurs femmes, mais cela est une autre histoire. Pourrait-on dire que cette perte de pudeur a fini par rendre la femme « malheureuse », triste, désespéré : « La pudeur est le pressentiment d’une dignité spirituelle qui est propre aux choses de l’homme et qu’on s’expose à profaner si, par une sotte franchise, on en galvaude la confidence » (Jankélévitch).
La femme n’est pas restée seule. Elle trouva un soutient en ce père dont elle dit, dans une chanson, qu’elle en a peur. Elle n’est pas seule dans la mesure où elle a un enfant qu’elle finit par prendre dans ses bras.
Pour conclure sur la pudeur, il serait pertinent de dire que « la pudeur, qui est au cœur du refus de représenter les choses, ne consiste pas à les voiler ou les dissimuler à des fins de censure, mais au contraire pour mieux les révéler. La pudeur est en cela l’intelligence du paradoxe qui veut qu’une chose soit plus présente par son absence, que le paroxysme se manifeste le mieux en creux, que la puissance et la fougue du souffle vital soient plus fortement ressenties dans le vide que dans le plein, dans les déchirures blanches laissées par le pinceau en fin de course que dans le trait plein et bien ancré, dans les litotes du texte littéraire, dans les soupirs et les silences de la musique[5]», dans les images en filigrane d’un texte filmique.
Dans cet espace, le Monastère, Salma a perdu sa pudeur, sa virginité et ses illusions. Pourtant c’est dans cet espace qu’elle a appris à jouer de la Kora, qu’elle a connu l’amour, qu’elle a connu une certaine « liberté ». Cet espace lui est, du jour au lendemain, devenu interdit. Deux obstacles lui barrent désormais l’entrée : la porte grillagée et un « gardien », le prêtre. Deux ans à vouloir y accéder ; deux ans de tentatives de parler à Manuel qui, pourtant, le sait. Un espace qui est devenu interdit à Salma, mais en même temps devient une prison pour Manuel. Une prison choisit le moine, la préférant à l’amour « terrestre ». Il a sans doute préféré l’amour de Dieu.
Le cinéma c’est d’abord une représentation d’un espace. Cet espace est souvent occupé par un ou plusieurs corps féminin (s) et/ou masculin (s). Le corps est un espace filmique par excellence. Des mains, des visages, des bouches, des yeux… sont cadrés en plans plus ou moins serrés, en gros plans, en très gros plans. Dans la mesure où le corps reste « la marque de l’ individu, sa frontière, la butée qui le distingue des autres, il est le modèle par excellence de tout système fini. Comme le corps a une structure complexe, les fonctions de, et les relations entre ses différentes parties peuvent servir de symboles à d’autres structures complexes. (...) Le corps est un symbole de la société, et le corps humain reproduit à une petite échelle les pouvoirs et les dangers qu’on attribue à la structure sociale. [6]»
Un air de Kora se concentre d’abord sur l’évolution d’une jeune fille, Salma. Salma cherche à apprendre à jouer à la Kora. Elle y parvient et rencontre en même temps l’amour.
Le film s’ouvre sur un plan serré sur le visage de Salam. Elle regarde et écoute un air de Kora. Ce visage si jeune et si beau est concentré sur ce qu’il regarde et sur ce qu’il écoute.
 Ce qu’il écoute et ce qu’il regarde, nous le verrons au plan suivant : gros plan (plan subjectif) sur les mains jouant un air sur l’instrument la Kora. Dès l’incipit, la thématique du court métrage est posée. Une femme voilée, une musulmane, qui en regardant des mains jouer sur la Kora et en écoutant l’air que ces mains arrivent à produire, espère faire du même, apprendre à faire la même chose. L’excipit se ferme sur la même jeune femme. On constate que cette étincelle dans les yeux, ce sourire sur les lèvres de la femme ont disparus. Le voile redevient gris.
La femme retrouve un peu de réconfort, d’apaisement et de consolation en serrant son fils entre les bras. L’enfant serait son avenir.




[1] Un air de Kora (2018) 23 min de, par Angèle Diabang (Sénégal)
-Poulain de bronze | Bronze Poulain
-Prix de la meilleure femme réalisatrice (CEDEAO)
[3] La kora est un instrument de musique à cordes originaire du Mali que l'on trouve dans toute l'Afrique de l'Ouest. Selon la légende, la première kora était l’instrument personnel d’une femme-génie qui vivait dans les grottes de Missirikoro au Mali. Impressionné et ému par la musique de l’instrument, un grand chef de guerre, Tiramakhan Traore, décida d’en déposséder la femme-génie. Aidé de ses compagnons de chasse, Waly Kelendjan et Djelimaly Oulé Diabaté, il récupéra l’instrument qui échut à Djelimaly, le griot du groupe. Djelimaly la transmit à son fils Kamba. Et ainsi elle passa de père en fils jusqu’à Tilimaghan Diabaté qui l'introduisit au Mali. https://fr.wikipedia.org/wiki/Kora

[4] -http://www.cairn.info/revue-etudes-2001-2-page-180.htm
[5] http://www.iletaitunefoislecinema.com/la-pudeur-dans-le-cinema-asiatique/
[6] Bill KROHN , « Au jeu des correspondances », Les Cahiers du Cinéma n° 476.